Les effets brûlants du signifiant


par Emmanuel Bing

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Emmanuel Bing

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En désaccord avec l'analyse de J.M. Colombani, publiée dans le Monde du 9 novembre 2005, je tente ici de formuler, pour moi-même, quelques réflexions sur la flambée des banlieues qui a lieu en France et à l'étranger depuis quelques jours.

Contrairement à ce que dit Colombani dans son éditorial, le tour de passe passe de Villepin, fût-ce au prix de réveiller une période miteuse, n'a de sens qu'à vouloir reprendre des points à Sarkozy, déjà bien mal en point. Façon de tirer sur l'ambulance, ça a l'air tout à fait réfléchi. Comme s'il n'attendait que cela. “Face à cette maîtrise collective, alors que les biens sont mis à rude épreuve, le premier ministre semble, lui, perdre son sang-froid.”, écrit le directeur du Monde. La maîtrise collective, ce serait le discours de Sarkozy et les propriétaires de véhicules brûlés, en face un premier ministre qui perd les pédales.

Mais c’est le ministre de l’Intérieur qui a fait sauter les plombs, et dont l’emballement pathologique ne fait nul doute, jusqu’à exciter à nouveau les xénophobies les plus éreintantes en demandant à grand bruit la reconduite immédiate aux frontières des étrangers fauteurs de troubles, ravivant là aussi d’autres feux, ceux de la “double peine”.

Villepin tire, comme toujours face à la caméra, son épingle du jeu, eût égard à la télégénie, seule garante politique dans la société du spectacle. Il aura, au regard de l’opinion, réussi à éteindre l’incendie là où Sarkozy mettait le feu.

Mais le discours de Jean-Marie Colombani, qui se voudrait sans doute mesuré, bien pensant, rate un objectif à mon sens fondamental, celui du dévoilement d’un réel plus insidieux, celui des opportunismes personnels de ces deux narcisses au pouvoir, au détriment du vivre de ces villes de banlieues imbécilement construites et dramatiquement larguées, laissées à l’abandon, sans filet ni subventions, à leur seule énergie comprimée et explosive.

Ainsi, le message “guerre d’Algérie” qu’il dénonce de cette façon : “exhumer une loi de 1955, c'est envoyer aux jeunes des banlieues un message d'une sidérante brutalité : à cinquante ans de distance, la France entend les traiter comme leurs grands-parents. Le premier ministre devrait se rappeler que cet engrenage d'incompréhension, de fébrilité martiale et d'impuissance avait alors conduit la République aux pires déboires.” me semble encore plus inaudible pour les personnes visées que pour quiconque.La référence n’est pas la guerre d’Algérie : pas encore. Je ne suis pas sûr qu'elle puisse l'être, réellement. L’adresse et ailleurs. Dans l’actuel. Dans la question identitaire, dans la question culturelle. Pas dans une mémoire qui, d’avoir été exclue, interdite, impossible, n’est menée par aucun discours audible, et dont la transmission, souhaitable sans doute, paraît bien ne pas avoir eu lieu. Ces jeunes qui brûlent leurs villes, je ne crois pas qu’ils se souviennent de la guerre d’Algérie, en tous cas rien dans le discours retransmis par les médias, ou les blogs, ne semble s’y rattacher. Peut-être que ce sera là le point de départ, pour eux, d’autres questionnements.


À lire et entendre ce que ces personnes disent (la couverture médiatique a été très large, les interviews nombreuses, tronquées, mais nombreuses), on y retrouve un discours (parfois d’une certaine naïveté), une agressivité, des contradictions solides, une incompréhension, et une revendication, radicales ; ce 10 novembre le reportage d’Envoyé Spécial nous laissait entendre une revendication très claire à l’éducation: “on a pas eu droit à l’éducation, vous n’avez qu’à voir mon collège”, mais on sait que ce sont des écoles qui brûlent.

Ainsi, au plan symbolique, plus encore que le refus de Sarkozy et des administrations, c’est la question culturelle, celle du rejet par l’école, qui est au cœur du problème. La même personne, je crois, explique qu’il n’a pas eu l’éducation qu’il aurait voulu, faute de soutien, faute d’argent, faute d’être un privilégié, mais que lui aussi il voudrait accéder aux métiers des autres, avoir un boulot propre, dans un bureau, pas un boulot manuel pas si loin de ce que faisaient son père et son grand-père. D’autres ont un discours plus rugueux, émaillé d’injures et de rires, un discours aux allures impénétrables, non que ce qui s’y dit soit incompréhensible, mais ce qui s’y lit semble pris d’un mouvement sans fin, clôt sur lui-même, dans un emballement sans limites, empêchant tout accès au dialogue. L’effet de masse n’y est probablement pas étranger.

On a le sentiment qu’il est tellement tard pour faire quoi que ce soit qui puisse tant soit peu réparer, tant soit peu panser les plaies. Ils disent, les ministres, qu’ils vont rendre les subventions aux associations, après les leur avoir retirées. C’est bien là l’aveu d’un échec, l’échec de toute politique sécuritaire.

Mais nous avons bien là un étonnement massif autour d’une chose incongrue : le pouvoir du signifiant, le mot de Sarkozy, “racaille”, prononcé le 25 octobre à argenteuil, produisant l’effet radical d’un signifiant maître. Un mot capable d’enflammer des cités, des quartiers, de villes : voilà le S1, l’S1 qui essaime, se répand. Et dont les effets sont dévastateurs.


Le discours spectaculaire, celui des médias divers qui tentent d’expliquer, celui des ministres et des autres qui tentent de comprendre, semble repris, réinvesti dans le discours revendicatif, réemployé de façon inversée et négative, réutilisé comme légitimant la violence elle-même.

Ces dernières heures les signes qui sont donnés, principalement du côté de la justice et des intentions sociales ministérielles, voudraient donner raison à l’idée que les revendications, le désespoir, ont été entendus. Que les policiers, ceux qui frappent sans motif légitime, ceux qui agressent, ceux qui tutoient, ceux qui méprisent (là encore les médias se font l’écho de ces dérapages incontrôlés) devront être poursuivis et sanctionnés.

Cependant c’est l’attitude même de Sarkozy, dès 2002, qui a rendu cette attitude possible. Comment a-t-il réussi à faire pour que les policiers, et les CRS, deviennent ces inquiétantes figures, incontrôlables, parlant fort et mal, et risquant à tout bout de champ de vous agresser, pour peu que vous ne soyez pas dans l’idée qu’il se font de la norme ? Car c’est là l’image spectaculaire du dogue, protecteur du profit et du néolibéralisme, qui apparaît.

Une image : pas un réel. Dans le réel, tout est plus complexe, tout est plus individuel. Mais on est dans le spectaculaire que nourrit le spectaculaire.

On peut sans risque prédire une récupération politique et médiatique de tous les côtés de ces événements, tout en espérant qu’ils se tassent, et que cesse la violence. En attendant, l’effet de peur est présent, trop présent.


Pourquoi les maternelles ?
15 novembre 2005

À l'évidence, donc, ce repérage "ils brûlent les maternelles" n'est pas anodin, il est même signifiant.
93NTM, ça voulait dire "Nique ta mère" (dans le 93). Il s'agit, en brûlant les mater-n-elles, pas tant d'empêcher les petits de grandir (bien que cette cible soit présente) que d'atteindre les mères, et autrement dit, le désir que les brûleurs de maternelles (n')ont pour elles.

On remarquera que le cran supplémentaire est atteint dans le mot et dans la cible, car au delà de l'interdit républicain (de s'attaquer à l'institution), il y a la transgression de l'interdit de l'inceste qui intervient là sous une forme symbolique non-symbolisée. Le meurtre de la Chose n’est-il donc pas là à l'œuvre ? La Chose, l’innomable en nous. C'est l'aspect pulsionnel et originaire qui devrait nous accrocher, nous questionner. Et c'est aussi notre propre étonnement devant les faits : pourquoi les maternelles ?

Œdipe, quand tu nous tiens.

EB


Violences urbaines
15 novembre 2005

Il s'agit de violences urbaines, avec les connotations que ces mots ont, et les résonances, particulièrement américaines. Le fait que ce soient des humains qui les commettent ne suffit pas à expliquer quoi que ce soit, sinon à opposer nature et culture. La violence en tant qu’elle est humaine n’explique en rien le déclenchement du feu aux banlieues.

Il faut se rappeler de HB. HB, c'était la "bombe humaine" qui s'était attaquée à une école, à Neuilly. Je crois que Sarkozy en était alors le maire. Dans le discours des politiques et du spectaculaire médiatique, un pas était franchi, on s’attaquait à une maternelle, les enfants étaient pris en otage. C'est ce franchissement qui produit l'incompréhension. Pourquoi les maternelles ?

Le massacre de l'école par les terroristes Tchétchènes, en Russie : là aussi l'émotion est forte et l'incompréhension plus grande. Parce que ce sont des enfants qui sont la cible. Les dernières informations, Carpentras puis Toulouse : des maternelles, ce sont des maternelles qui sont encore la cible. La focalisation appartient aux deux côtés, aux brûleurs, aux médias. Les maternelles en feu.

Concernant les voitures, je ne comprenais pas trop non plus pour quoi on les mettait en flamme. Peut-être le côté utérin de l'habitacle ? Car le symbole ne la puissance masculine n’explique peut-être pas tout ?...

Bien sûr, ils crament ce qui crame. Poubelles comprises. Ce qu'ils ont l'habitude. Poubelles et voitures. Ils s'attaquent aux bus. C'est plus violent qu'avant. Et puis il y a du nouveau : brûler les maternelles. Avant, il y avait le vandalisme. Aujourd'hui, un pas est franchi.

Le désir de tuer ne semble pas évident, la préméditation non assurée, que ce soit l'homme tué d'un coup de poing, ou d'autres, ou cette femme handicapée dans le bus. Je ne vois pas avancer quoi que ce soit là dessus, en dehors d'enquête policière et de justice. Le fait que cette violence aboutisse au meurtre réel n'est pas insignifiant du côté de l'humain.

C'est différent de la volonté de s'attaquer aux maternelles, et du minimum d'organisation qu'il faut avoir pour le faire, ainsi que la volonté d'attaquer une telle cible. Ce pourrait aussi être soutenu par cette idée : "nous sommes des enfants, nous nous s'attaquons à ce qui nous concerne".

EB



Deux enfants morts
19 novembre 2005

Les deux enfants morts, qui, nous dit-on, croyaient être poursuivis par la police, ont-ils été les déclencheurs ? Jamais ces enfants n’auraient dû mourir dans ce transformateur EDF. Jamais il n’auraient dû pouvoir se croire poursuivis par la police. Jamais cette assertion n’aurait dû être rendue possible. Or, au-delà du quotidien, maintes fois dénoncé partout, dans les médias spectaculaires, des agressions policières (contrôles d’identité répétés, tutoiements, violences, mépris etc.) (que ce qui est décrit soit vrai ou non, c’est l’effet de vérité produit par la dénonciation de ces agissements qui agit), ce qui a débordé, c’est bien l’effet du signifiant “racaille”, prononcé per Nicolas Sarkozy ; l’effet de ce signifiant (dont le sens provient de ce qu’on râcle sur un outil souillé pour le nettoyer, c’est à dire le déchet, la râclure) se trouve non pas en ce qu’il signifie, mais tient au fait qu’il est capté du langage même de ceux auxquels il est ensuite adressé. Or ce n’est pas digne d’un ministre que de parler à un niveau de langage qui n’est pas le sien. Ce rapt, cette captation, qui voudrait signifier qu’il n’est pas dupe, l’abaisse au niveau de ce qu’il dénonce, tout en rendant le mot impropre à une consommation nouvelle ou pérenne chez ceux qui l’utilisaient auparavant, le plus souvent dans sa version “verlan”. Ainsi, le ministre, singeant le peuple, ou croyant le faire, s’en rend indigne. Je crois qu’il y a quelques jours encore, il persistait dans son erreur. Il monte dans les sondages, ai-je entendu dire. Mais deux enfants sont morts. Peut-être ont-ils cru qu’on les prenait pour des “racailles”. Dans tous les cas jamais cela n’aurait dû pouvoir avoir lieu.

 

Une photographie de Stépahne Popu