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26
novembre 03. Ça se discute, émission de Delarue -
dès que je sors de votre putain de commissariat de merde
je me fous en l'air - casquette américaine, menotté,
perdu, arrêté. C'est un reportage sur les femmes flics.
L'une d'elles, cheveux longs, ondulants, à lunettes. Elle
est officier de quart. Je ne sais pas ce que cela veut dire. C'est
pas grave, c'est pas grave. Mais le type, il a envie de se foutre
en l'air. Il y a quoi. Il y a de quoi dans sa situation. Menotté,
pris, fait comme un rat. Sa défense, sa seule défense,
se foutre en l'air. À cela la femme flic répond par
une autre menace. Lui parle de sa famille. Dès que je
sors de votre putain de commissariat de merde je me fous en l'air.
Ce qu'il a compris de la police, de la société. Comme
si sa menace était une vraie menace. Je me fous en l'air.
C'est la seule menace possible. La seule violence possible.
La violence retournée contre soi en mime de la violence qu'on
lui fait, menace violente tournée vers l'autre, ce sera de
ta faute si je suis mort, je te tue par la faute dont je t'inflige
la culpabilité, culpabilité définitive, celle
de ma mort. J'aime pas les asticots. Quand je vais sur un mort
je demande est-ce qu'il y a des asticots. Elle n'aime pas les
asticots, la femme flic. Un type qui revend de l'ecstasy - c'est
suggéré, on a retrouvé 900 euros en liquide
chez lui.
Et
puis, un autre, des plans de cannabis dans la garrigue. Ils sont
toute une bande, sept. Des perquisitions, famille après famille.
La violence, diffuse, mais les menottes. Les menottes pour du cannabis.
J'attends de voir les menottes pour les alcooliques. Pour les politiciens
qui font n'importe quoi, qui conduisent le pays comme s'ils étaient
sous l'emprise d'alcool, ou de drogues. Regardez les. Ce polichinelle
dément, nez crochu, sourire sardonique, penché bossu,
regardant, toujours, comme par en dessous, comme s'il attendait
le moment. Polichinelle : le mot n'est pas de moi, mais de Plantu.
Souvenez-vous.
Autrefois. Les années soixante-dix. Et les trente dernières
années.
Le cannabis. Un grand nombre de gens fument, ont fumé du
cannabis. Plus encore boivent, fument des cigarettes. D'autres sont
en permanence sous l'effet de médicaments psychotropes. Alors,
ce qui est choquant, ce sont les menottes.
J'ai
la niaque, je suis en béton. Je sais me faire craindre. Elle
me dégoûte, me fait vomir. C'est moi qui suis la méchante
du groupe. Je les menace, je les insulte. Même si l'on n'a
pas le droit. Pour les figer sur place. Je reste relativement humaine.
Elle est jolie, elle mesure un mètre cinquante. Ça
me fait plaisir d'être crainte. Un fonctionnaire de police
n'a pas de sexe.
Elle
ne se rend pas compte. Elle ne se rendra jamais compte. Un fonctionnaire
de police n'a pas de sexe ? Elle est femme, elle a de jolis yeux.
Elle est bornée, bornée dans sa rigidité, sa
violence, sa haine de l'autre. Elle a dit qu'elle aurait pu être
de l'autre côté, du côté des bandits.
Elle ne s'est pas trompée. C'est un bandit. C'est quelqu'un
de dangereux. Elle ne s'en rend pas compte, ils ne s'en rendent
pas compte.
Elles
disent la misogynie dans les commissariats. Elles en souffrent.
Elle ne veulent pas montrer comme c'est de la souffrance. Montrer
leur force. Celle de tout à l'heure, fière de vivre
une vie d'homme. Chacune sa vie. Mais elles sont raidies, toutes,
dans le discours. Rien ne doit dépasser. Même les larmes
évoquées semblent réglementaires. L'appréhension,
les asticots, le bébé assassiné retrouvé
dans le congélateur, l'image qui poursuit, normale, réglementaire,
c'est le métier, il n'y a rien à faire, les lettres
anonymes des collègues, les sous entendus sexuels, probablement
salaces. C'est triste. Delarue insiste sur le mot sexuel.
Je
quitte cette émission, je ne peux plus.
Nous
vivons une France sécuritaire. Nous vivons une France à
la fois perdue et conservatrice. Une France dirigée par Polichinelle,
dont la principale activité est de parler pour ne rien dire.
Je l'entendais aujourd'hui même, 26 novembre, à l'Assemblée
nationale, son discours vide de sens, tourné face à
la gauche avec un sourire ironique, disant qu'il avait quelque plaisir
à répondre, nommant bien ainsi sa motivation, et la
seule, sa jouissance du pouvoir, sa jouissance de défaire
l'autre, de le dénigrer, utilisant là le jeu de la
politique pour satisfaire cette jouissance personnelle et solitaire
; il a été fort applaudi par son camp.
La
politique actuelle est une politique de contraintes, rétrograde,
dangereuse, invivable. Nous vivons une revanche de ces gens, avec
une extinction de l'art, de la créativité, de l'intelligence.
Mécontents de ne pas s'apercevoir de la défaite du
Capital, ils s'enfoncent dans la guerre sociale, et dans le meurtre
de ce qui vit dans l'âme humaine, amour, beauté, intelligence,
désir. Rien des actions actuelles ne donne d'espoir. Il ne
fait pas bon être un artiste ces temps-ci.
Dans
quelques jours je n'aurai plus de télévision. Je n'ai
plus les moyens.
Dans quelques jours je n'aurai plus de télévision
: je ne verrai plus la tête d'un Raffarin, ou d'un Sarkosy.
Peut-être pourrais-je les oublier. Me fondre, me perdre dans
ma misère, et les oublier. Comme oublier le reste du monde.
J'aimais autrefois lire Le Monde. Voici des années
que je ne puis plus acheter le journal. J'ai reçu dernièrement
l'avis de redevance de l'audiovisuel. Alors, dans quelques jours,
je n'aurai plus de télévision. Je ne peux pas payer
cette taxe. Je ne peux plus rien payer. Je ne peux me chauffer.
Écrire sur mon clavier, avec des moufles. Ne plus avoir de
télévision, c'est aussi n'avoir plus de grain à
moudre. Ne plus pouvoir réagir à l'information, à
l'image. Comme si j'étais, par ce manque, défalqué
de mon temps. Mon temps de vivre.
Ce
sont les derniers jours où je regarde la télévision,
où je peux m'informer, son et images comprises. Vu il y a
quelques temps Le vrai journal, sur Canal. Besancenot invité
par Karl Zéro, toujours tutoyant. Besancenot !
Il est
mignon. Avec sa langue de bois et sa dialectique. Il est mignon,
il a l'air pur. Prendre aux riches, lutter contre le patronat. Des
idées simples. Il tire sans discernement. Le patronat, je
ne sais pas ce que cela veut dire. Il y a des patrons de petites
entreprises. Il y a des artisans, patrons de deux ou trois personnes.
De quoi il parle ? Je ne sais pas.
Mon
dégoût est tel qu'aucun argument ne peut venir. J'imagine
des désordres sociaux, destinés à lutter contre
la crise et l'enfoncement dans la mort, tels que le gouvernement
tombe, et que des élections anticipées ramènent
la gauche au pouvoir. La gauche : la moins pire des solutions. Je
veux dire, la gauche telle qu'elle existe. Aujourd'hui. Pas la gauche
idéale, intelligente, esthétique, pour laquelle je
vote en pensée quand je vote pour la gauche réelle.
On ne peut rien contre le réel. Juste faire avec.
Ce
que fait la majorité aujourd'hui, avec cette arrogance insoutenable,
montre à qui ne voudrait y croire à quel point elle
est ce qu'elle est, soumise au capital : c'est-à-dire, irrémédiablement
obsolète. Le néo-capitalisme international a ravalé
le capitalisme d'hier au rang de Monopoly subtil, mais fini. La
façon dont les agissements sont stigmatisés dans Le
vrai journal de Karl Zéro laisse une étrange impression
de malaise. En effet, ce que l'émission dénonce, par
exemple avec des pastiches drôles et réussis, Raffarin
des bois cette fois, a l'air moins vrai, moins réel à
cause du pastiche même. Pastiche de série des années
soixante, où Raffarin des bois prend aux pauvres pour donner
aux riches.
Depuis que j'ai vu cette émission, mon écran est devenu
noir. Je n'ai plus ce canal.
Lui, Karl Zéro, il sait qu'il mangera demain.
Ne
plus avoir de télévision, c'est devoir renoncer à
ce que je voulais faire, autrefois, lorsqu'a commencé à
s'organiser mon désir d'écrire et de m'affirmer dans
le social, avoir, un jour, la page de Clavel, Maurice Clavel, dans
le Nouvel Observateur. Dans cette page il s'exprimait, avec une
grande liberté, à partir de ce qui était diffusé
à la télévision - deux ou trois chaînes
à l'époque. Je ressens cet abandon forcé comme
une extinction, une mort au monde, indue, insupportable, un interdit
de parole, un interdit de penser.
Culture
et dépendances, ce soir, à la télévision.
Je regarde ça. Comme une hallucination. Rien ne peut se dire.
Cassen, Lang, Voynet, d'autres. Un Ruffy, assez faux derche, allume
Cassen, lui reprochant de mentir, le menaçant de diffamation.
Mais le passage incriminé, qu'il lit, laisse bien sous entendre
des choses qu'il voudrait ne pas dire, qu'il dit n'être pas
dites. Il traite Cassen de stalinien. Définitive injure !
Je ne comprends pas les intérêts de ce Ruffy. Je n'aime
pas ces véhémences pseudo politiques. Elles ne m'inspirent
pas confiance. Quelque chose de ce personnage fait que je ne crois
pas à ce qu'il dit.
Les
journalistes et les autres parlent de la sauvagerie du monde d'aujourd'hui.
La journaliste en permanence hystérique et toujours à
côté de la plaque, avec ses grands yeux bleus, qui
stigmatise d'un adjectif bien trouvé (mais je l'ai perdu)
le monde dur. Avec un certain sourire, comme s'il y avait un plaisir
à nommer ces difficultés qui ne les concernent pas,
dont ils sont si loin. Eux qui savent comment manger demain. Un
sourire, comme s'il était délicieux de dire le monde
pourrissant dans lequel nous vivons.
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