Élaboration du désastre


par Emmanuel Bing

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Emmanuel Bing

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Voilà un petit texte, ébauche, notation, en gestation, mais pourtant déjà investi du rôle de porter ma parole, parce qu'aujourd'hui il n'est plus temps de s'assurer du lisse du discours, mais seulement, pour moi, de sa vérité.

En voyant une affiche contre Bush et la guerre en Irak, j'en arrive à penser à quel point le président américain a réussi à faire oublier le 11 septembre, et à faire converger sur lui une forme de transfert négatif mondial. Avec un petit doute sur le mot "transfert", d'ailleurs, parce qu'il y a là plus de pathétique qu'autre chose, disons, pas assez de présence, de carrure, pour que ce "transfert" ne soit pas entaché d'un certain ridicule.

Je me souviens que l'on craignait, durant la guerre froide, que le bouton de la bombe ne tombe aux mains d'un fou. Sous le doigt d'un imbécile, ce n'est pas plus prudent. La carapate des occidentaux de Bagdad, le 19 mars et les jours qui ont précédé, est tout aussi significative de l'hégémonie.
Exemple terrible de toute puissance...

Et ce que cela produit dans les formations de l'inconscient, disons ce risque nouveau comme en réponse au trou dans l'histoire, déni du déni, encore. Où tout discours cesse de tenir dès lors qu'il y a cette violence, produite ou seulement menace, autrement dit ce dont il se soutient s'effondre des moyens qu'il emploie pour y parvenir. Désir dénié de l'instauration d'une nouvelle terreur. Ouvrir la bouche avec le risque de se prendre une bombe sur le coin de la gueule. De nouvelles méfiances vont naître.

Ce qui tente de se dire ici, du côté de la précision, de la justesse, pour autant qu'il est possible de dire précisément et justement, quand bien même ce dire est faillible; toute la complexité d'avoir une parole se joue là, de ce qu'elle se soutient à la fois des élaborations en cours et des effets de la réalité.

Parler de ça : moi j'ai besoin de dire ce que j'ai dit à propos de Bush.
Que ce qui se trame là a déjà produit l'effet du désastre sur la parole. Que cette parole à tenir, tout de même, c'est bien l'enjeu de ce qui nous concerne, tous, ici et ailleurs, la réalité à la mesure du sens.

Que de ce désastre, s'il n'y a verbe, nous prenons le risque de le métaboliser (quel mot) dans la parole. À l'instar du trou dans l'histoire, vécu du blanc parental, trou, silence dans le discours, interrogation muette et impossible pour la génération qui suit.

Notre parole vive sur le sujet de la présente guerre comme défense contre le désastre, peut être. De toutes façons dérisoire face aux bombes. Peut être pas si dérisoire quant aux autres qui seront nourris de notre parole, tant qu'elle est dite.

22 mars 2003

 


Une photographie de Jeep Novak