|
Un
atelier d'écriture est un lieu où se réunissent
une dizaine de personnes, concernées pour des raisons très
diverses, par la littérature et la question d'écrire.
Les
propositions d'écriture amenées par l'animateur ont
pour double fonction d'explorer un champ spécifique d'écriture,
tout en provoquant l'imaginaire. Il ne s'agit pas de recettes :
toute technique purement mécaniste et visant une rentabilité
immédiate est un leurre car elle ne touche pas à l'essentiel.
Des approches très diverses sont proposées touchant
aux domaines principaux de l'écriture : la mémoire,
l'imaginaire, le réel.
Les
textes produits sont lus à haute voix. Par cette publication
immédiate, on est amené à repérer la
singularité de chaque écriture qu'il importera de
respecter. S'instaure ensuite le temps des retours sur les textes
que l'animateur conduit et régule, tout en provoquant chacun
à oser donner son avis, et ce, dans le souci toujours positif
d'aider la personne à préciser ses interrogations,
à percevoir ses propres pouvoirs. La reconnaissance par chacun
d'une langue et d'un univers à soi constitue le terreau indispensable
au travail ultérieur.
Ensuite
seulement, au cours de travaux très précis, commence
à être mise en évidence la nécessité
du travail du texte. Le scripteur se voit alors amené à
énoncer et soutenir ses choix. Il prend plaisir à
trouver le mot juste, à transmettre l'idée exacte,
à travailler la structure de son texte.
La
reconquête du plaisir d'écrire pour ceux qui ne le
connaissaient pas ou pour ceux que la vie parfois en avait détourné
est un étape nécessaire. Elle ne saurait être
suffisante dans la mesure où elle confinerait l'action de
l'atelier à la seule restauration du pouvoir d'écrire.
Tout
en continuant à explorer de nouvelles pistes d'écriture
dont la variété développe une souplesse d'expression,
nous revenons, dans ce deuxième temps à l'écriture
même, sans le support de la voix. Des textes sont photocopiés,
distribués à tous et proposés à la lecture
et au crible des questions. Hors de toute critique destructrice,
et dans un climat de courtoise rigueur, nous nous attachons à
favoriser l'acquisition d'outils de réécriture indispensables
pour faire passer l'écrit au statut de texte.
***
Les
ateliers d'écriture on été créés,
inventés, par Élisabeth Bing, en 1969. Dans une école
pour enfants caractériels de la Drôme.
Il fallait rendre aux enfants le plaisir d'écrire, qui parfois
avait été brisé d'un trait d'encre rouge dans
une marge, un " mal dit " comme un mal pensé, aboutissant
le plus souvent à un mal être. Les mythes grecs furent
une source de motivations, de propositions d'écriture. On
ne faisait plus de rédactions, mais on écrivait des
textes. Dédale et Icare, Jason et les Argonautes. Les enfants
étaient lancés dans leurs écritures. Récits,
poèmes, calligrammes, objets pongiens, texte à
partir de ces écrits dans le vertige du réel de Francis
Ponge. Tout cela était extrêmement nouveau à
l'époque. Il n'y avait pas de notes, pas de jugement. Mais
des paragraphes entiers de conseils, et des temps de travail sur
les textes. Ce fut d'ailleurs une remarque qui lui fut faite : "
tu nous fait travailler comme des écrivains
"
Et, de fait, c'était bien de cela qu'il s'agissait. Au rencard,
l'exercice. Le fait de passer à un réel travail d'écriture,
s'il était étonnant, surprenant, inédit pour
les enfants, était aussi tout à fait inespéré
et valorisant.
Un livre relate cette expérience, paru en 1976 aux éditions
des femmes, et réédité pour la quatrième
fois en été 2002. "
Et je nageai jusqu'à
la page. "
Ces
conditions dès la naissance des ateliers d'écriture
expliquent, au moins en partie, la force du travail, et la puissance
maintenant longuement éprouvée de la démarche.
Intérêt du contenu et valorisation du travail, l'absence
de jugement négatif venant conforter une attitude et un désir
de production initié par la motivation, a contrario de la
correction destructrice du stylo rouge dans la marge scolaire. La
publication du livre en 76 permit à l'expérience d'être
connue, diffusée. Le métier prit. Des gens, souvent
des enseignants, demandèrent à être formés.
En
I981, fut fondée l'association " Les ateliers d'écriture
Élisabeth Bing ". Elle connut très vite une grande
ampleur. Le public s'est diversifié peu à peu. Il
appartient maintenant à toutes les couches sociales et professionnelles.
Le public a changé et nous avons changé. Le bruit
que tout ce travail a fait dans les années 70 dans l'Éducation
nationale, et depuis, a contribué à faire évoluer
les mentalités. Jusqu'à ce que, d'ailleurs, les institutions
d'État, après nos longues années de travail
pionnier, lancent de grandes actions dans le domaine de la lecture
et de l'écriture. Les ateliers d'écriture viennent
d'être récemment reconnus d'abord par l'Éducation
Nationale et par le Ministère de la culture.
La
démarche des ateliers d'écriture a été
théorisée, en particulier autour du Colloque de Cerisy
de 1983, où il s'est agit pour Élisabeth Bing de transmettre
la cohérence et l'objectif de son travail.
Aujourd'hui
l'association propose de nombreux ateliers, un travail autour de
l'écriture toujours en mouvement, non figé dans des
recettes éprouvées. En effet, ce qu'il convient d'énoncer
sans ambiguïté aucune, c'est qu'il s'agit là
bien d'une démarche, une maïeutique créatrice,
littéraire, artistique, qui met en jeu le désir, désir
de l'uvre et du texte, bien loin de tout système, de
toute école, fût elle littéraire, de toute théorie
du texte, en cela que chacun peut trouver dans l'éventail
des possibles sa propre voie, sa propre pente, sa propre voix.
Les
livres de recettes, et pis encore, les faiseurs, sans formation
ni garde-fou, qui aujourd'hui fleurissent (si l'on peut dire) un
peu partout, n'offrant que des séries répétitives
d'exercices divers, plus ou moins empruntés, souvent d'ailleurs,
à d'autres et à nous-mêmes, sans invention ni
recherche sérieuse de ce qui sous-tend nécessairement
un travail véritable d'atelier d'écriture littéraire,
en restent forcément à la plus évasive superficialité,
prenant ici et là, tant du côté de l'expression
dite libre, en vérité sans objet, qu'à celle
contrainte, par exemple, à des règles dites ludiques,
jeux de mots et d'écritures tout à la fois insatisfaisants
et improductifs, laissent confondre ce qu'il y a de nécessité
à créer avec ce qu'il y aurait, leurre terrible, de
facilité à produire. Animer un atelier d'écriture
ne s'improvise pas.
C'est
la recherche permanente, le dynamisme des animateurs d'ateliers
qui constituent les forces vives de ce mouvement qui conserve en
même temps la taille humaine nécessaire à l'intimité
propice à la création, et l'esprit artistique et artisan
qui présida à l'invention de ce travail, qui permet
de ne pas rester figés dans les trouvailles, mais de les
renouveler avec bonheur saison après saison, au plus près
du monde et de l'intime, au plus près de la recherche littéraire
et des enjeux de la modernité, au plus près, enfin,
de l'exigence la plus profonde et la plus naturelle dans laquelle
nous puisons la force et le désir d'écrire, et par
laquelle nous avançons dans la voie de la création
littéraire.
Renseignements
et textes de présentation sur le site :
http://www.atelier-bing.com
Bibliographie
:
Élisabeth
Bing, de formation littéraire et journalistique, a initié
les ateliers d'écriture en France ; elle a créé
l'association " Les ateliers d'écriture Élisabeth
Bing ". Sa préoccupation principale est d'écrire.
Elle a obtenu dernièrement la distinction de Chevalier des
Arts et Lettres.
Elle
a publié :
...Et
je nageai jusqu'à la page, essai sur la naissance des ateliers
d'écriture. Des femmes, 1976. Quatrième édition,
février 2002, Des femmes, Collection Essais. De nouveau disponible
en librairie.
...Ho
nuotato fino alla riga, Milano, Feltrinelli, 1977. Traduction.
Le
ver coupé, Ishtar, I959. Poème. (épuisé)
Tabarin
Tales, 1967, en collaboration avec l'illustrateur Jacques le
Scanff, éditions Chapman, Londres.
Les
hommes de traverse, récit, Des femmes, 1990.
Ce
livre que mon père écrivait, récit, L'Arpenteur-Gallimard
1995.
Contributions
diverses sur les ateliers d'écriture :
Un
entretien important : CNRS-CRDP, Rouen, 1993(Ecritures, écritures
: ouvertures didactiques.).
Histoire
d'une pratique, ses postures, ses risques, Les ateliers d'écriture,
Actes du colloque de Cerisy 1983, TEM, l'Atelier du Texte.
Histoire
d'une pratique, ses postures ses risques et son avancée.
Actes des Rencontres nationales d'Aix en Provence, février
I993. Retz 1994.
Conférence
à Bologne, septembre 1993, publiée dans Scrivere l'espérenzia
in educazione a cura di Emanuela Cocever et Angele Chiantera, Heuresis,
Cooperativa Libraria Universitaria, Editrice Bologna (1996).
La
plume et l'écran. Actes des Journées d'écriture
créative, Turin 1993. Petrini Editore.
|