Billet d'une plume ordinaire sur une saison de paradoxes


par Emmanuel Bing

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Le paradoxe n'est pas de saison. Et pourtant c'est bien la seule chose qui puisse nous aider à nous extraire des manichéismes, à trouver d'autres voies que celles des champs de bataille. Quoi qu'on en veuille, on s'y réfère à présent. Toutes les blessures ouvertes au vent. Ouvrons les livres neufs comme des cadeaux. Ouvrons aussi les vieux livres. Nous restons dans ces instants de sommeil attardés. Ouvrons les livres comme les yeux, écrivons-les plutôt encore, et pas n'importe comment, ces livres d'une nouvelle ère donc, dans le bruit du choc et du vent. Mais à quelle littérature vraiment pourrons-nous nous adosser assez solidement. L'enjeu serait-il si sordide : vivre encore.

Et nous vivons des abîmes, du sens perdu à celui perpétué, à tel point que plus aucun discours ne puisse tenir lieu de discours. Ça nous pend au nez !
Les satrapes de couloirs enseignent la tartophilie dans un engagement poussif, guignolesque, pas drôle, mais sinistre, Noël Godin, belge fusible d'une télé partie en couille depuis un paquet de temps, Godin story pas mieux que Loft, même combat d'impuissance, même jugement, voter Godin, voter Loft, voter Star Académy, voter gerbe, pas finaud qui s'y colle. 7 d'or. Pas regardable, tout de même !
Finkielkraut défendant Houellebecq. Finkielkraut devenu le philosophe de
service d'Ardisson, le partageant parfois avec Bernard-Henri Lévy, Ardisson
septdorisé, donc. Pas que je le déteste, celui-là, au contraire, sur Paris Première, une des chaîne câble et satellite, son émission est une des seules dans laquelle je surnage. Je ne suis pas toujours d'accord, il y a parfois de longs tunnels, Ardisson dit parfois des conneries, Beigbeder est mollasson (son émission littéraire est aussi décevante), mais les gens donnent l'impression d'y pouvoir dire ce qu'ils ont à dire, ce n'est pas si mal.

J'ai lu Nelly Arcan, son livre, Putain. Ressassement de fille, dur d'ailleurs, dans ce rejet qu'elle a d'elle même, des autres, dans cette impossibilité qu'elle a de vivre, dans laquelle elle s'enfonce. Avoir envie de la prendre dans ses bras pour lui dire : ce n'est rien, tout va s'arranger. Impossible ! Impensable. Sa haine...Elle devrait lire ce livre : tu ne t'aimes pas, de Nathalie Sarraute.
Nelly Arcan, son livre dans ma vie comme une voix qui ne reprend pas souffle. Vrai ressassement, vraie boucle infinie. " Et n'allez pas penser que je n'aime que les pervers et les désaxés, les pères qui n'en sont pas, de ceux-là j'en rencontre tous les jours, ils passent dans ma vie par milliers sans que je puisse me rappeler leur nom qu'ils ne disent pas de toute façon, que Pierre, Jean et Jacques, des noms usés d'hommes sans importance, infiniment interchangeables comme les putains qu'ils fréquentent, il faut dire qu'il est plus facile de les reconnaître par la
singularité de leur sexe que par celle de leur visage, d'ailleurs il ne sert
à rien d'avoir un visage dans ce commerce, non, qu'est-ce qu'avoir un visage
lorsqu'on ne peut pas le nommer, et à bien y penser il s'agit toujours du
même, client après client, toujours le même visage qui nous rappelle
quelqu'un sans qu'on puisse dire qui, un grand oncle ou le copain d'une amie
parti sans laisser d'adresse ...
. "µ

Toujours le même propos qui tourne dans le texte, sans jamais finir. On comprend bien l'exutoire qu'un tel livre représente pour son auteure. S'y fige une souffrance. Vue plus tard sur Paris Première, la jeune femme semble sage, toutefois incertaine de retomber, ou non dans la prostitution. On ne lui souhaite pas. Il semble qu'elle ait autre chose à faire de sa vie, elle a tout de même trouvé quelque chose, à pouvoir écrire.

Nous vivons forcément un temps suspendu. Hommage bi décennaire à Brassens,
mérité sans doute, il aurait peut-être détesté ça. Nous vivons un temps
suspendu aux informations télévisées. JT ! faut faire in, comme on disait en 69. L'attente de ce qui va suivre. Un type défouraille à tout va à Tour, nouvelle du jour. Le gamay nouveau a goût de sang. Nous vivons un temps fixe, aphone, suspendu, dans une saison sans paradoxe : irrespirable. Tout continue comme toujours dans ce rien qui n'est plus comme avant. Mots du symbolique, mais rien. Même forme de continuité depuis toujours.

Emmanuel Bing   Novembre 2001