Contre la médecine :
en réponse


par Anita Beldiman-Moore

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Emmanuel Bing

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Les trois articles d'Etienne Paguenac " Contre la médecine " ont suscité un débat brûlant sur le forum d'Ecrits-Vains ? dans un fil de discussion au titre lui-même assez douteux et polémique (1) . Ainsi qu'Emmanuel Bing le disait dans son introduction à cette série, je crois que si le débat est certes d'actualité, il mérite surout qu'on y réponde.

Cette série d'articles a débuté avant que je ne reprenne la charge du site mais à aucun moment je n'ai pensé l'interrompre. Je voudrais cependant revenir sur mon sentiment premier au sujet de ces articles et de ce qu'ils ont suscité sur le forum.

Ce qui me frappe avant tout dans la rédaction de ces textes c'est leur ton péremptoire et agressif qui pourrait en effet être polémique et pamphlétaire s'il ne servait en quelque sorte de bouclier à une argumentation pauvre et répétitive. La seconde chose qui me gène c'est cette façon de noyer le bébé dans l'eau du bain qui est en effet assez proche de la rhétorique négationniste. Je ne suis sans doute pas aussi instruite et savante que nombre de ceux qui se sont exprimés ici, aussi ne pourrais-je juger des références extrémistes, " holistes " ou je ne sais quoi de l'argumentaire. Je ne puis juger ici que du fond et de la forme du texte lui-même. La forme, je l'ai dit frappe par sa maladresse et son côté peu soigné et dénote, à mon sens, une pensée mal structurée et/ou incapable de mener son raisonnement jusqu'au bout.

Le fond, lui, gêne par son côté " fourre-tout ". Je le disais dans mon premier post, les questions que soulève cette série sont des questions clés des débats sur la médecine aujourd'hui : liens entre médecins et laboratoires (à coups de colloques, produits distribués gratuitement et autres voyages organisés), logique marchande de l'industrie pharmaceutique (avec en contre point qui doit financer la recherche et comment), réification du corps du malade démembré en spécialités diverses et souvent nié dans son humanité (les associations de malades en sont la réponse que l'on commence à peine à écouter). En fait, le corps médical et la société toute entière sont en train de remettre en question la place de la médecine dans notre vie. Et cela, en soi, est honorable et sain.

Après tout, le chirurgien était au temps de la renaissance à peine mieux considéré qu'un boucher et le voilà aujourd'hui au pinacle de la pyramide médicale selon la loi du balancier si chère à nos sociétés et qui produit souvent les excès de ses excès.


La première de la série partie pose de façon polémique des questions que certains médecins évoquent eux mêmes. Mais je ne peux qu'être en désaccord avec des affirmations aussi radicales que " Elle [la médecine officielle] est dangereuse non seulement par l'inconséquence de la recherche, mais surtout par le détournement des individus de leurs environnements naturels et la négation du caractère animal de l'espèce humaine. ". D'abord parce que la recherche n'est pas " inconséquente " : elle suit bel et bien un raisonnement logique et elle se préoccupe des conséquences de ses actes (le chercheur n'est pas ce savant fou, à quelques exceptions près, qui ne vit que pour ses éprouvettes, c'est parmi les médecins et les chercheurs que l'on trouve ceux qui réfléchissent activement sur les conséquences éthiques et physiques de la recherche médicale et biologique). Ensuite parce que la " négation du caractère animal de l'espèce humaine " est à mon sens le moteur même de la société et de l'évolution… sachant en corollaire que nous n'y échappons pas de toute façon !

Sur la rétribution de l'acte médical ensuite et la commercialisation de la médecine, à moins de faire des médecins un ordre laïque ou leur reconnaître la qualité de saints, je ne vois guère comment contourner la question de l'argent et aux exemples d'abus que suggère l'article, nous pouvons aussi évoquer des exemples de dévouement qui de toute façon ne règleront pas la question fondamentale : comme rétribuer un acte vital et pourtant un droit pour tous.
A l'efficacité ? Il faudrait d'abord la définir et l'auteur lui même reproche à la médecine officielle ses prétentions d'efficacité.
Au coût réel (temps, prix des soins, difficulté de l'acte) ? Ce serait discriminatoire pour le patients.
Au forfait (les honoraires fixes, conventionnés ou non) ? C'est grossier et, comme on l'a vu, pour peu que l'évolution de ces forfaits stagne, source de révolte des praticiens.
Le casse-tête réclame sans doute une solution panachée qui si elle existait toute faite aurait fini quand même par arriver aux oreilles des plus bouchés d'entre les responsables du système de santé. Quoi qu'il en soit, l'image du médecin notable qui roule en berline sombre et joue au golf à ses (longs) moments perdus a quand même sérieusement pris du plomb dans l'aile et depuis longtemps.

L'inflation du coût des actes médicaux n'est pas forcément une mauvaise chose et elle a pour corollaire une baisse du coût de traitements désormais banalisés et abordables. Mais je ne suis pas experte pour en parler.

Quant aux conséquences des erreurs médicales, je trouve l'argumentation à la fois timide et mal venue. Timide parce qu'expédiée en quelques phrases alors qu'elle est au centre de la réflexion des associations de malades, des pouvoirs publics et des médecins eux même depuis une vingtaine d'années (et le principal reproche qu'on peu avancer c'est précisément cette lenteur). Mal venue parce qu'on arrive enfin à des débuts de solution concrète et à une prise de conscience qu'il est malhonnête ou peu informé d'ignorer.


Dans la seconde partie, sur la médicalisation de la naissance et des couches, voilà mon sentiment. Elle existe, elle est dénoncée. Dans l'article cependant, elle l'est de façon une fois de plus trop " fouillis " et surtout trop rapide. Ceci dit, et même si je le trouve inachevé, ce volet a le mérite d'évoquer ce que beaucoup de femmes pensent depuis deux décennies à savoir que (sans retourner à l'accouchement à domicile sans plus d'aide que de l'eau chaude et un chiffon à serrer entre les dents) on aimerait que les médecins nous laissent un peu de champ pour vivre nos grossesses et donner naissance à nos enfants.
Nous savons tous qu'il y a trop de césariennes, trop de déclenchements d'accouchements et que seules 40% de femmes allaitent en France dans les premières semaines (contre près de 90% dans d'autres pays européens) et qu'un nombre ridicule persévère. Et que ce n'est pas faute de le désirer. Un médecin (très bon praticien par ailleurs) m'a bien enjoint au 4ème mois de laisser tomber sous prétexte qu'"on n'est pas en Afrique" et que ce n'est pas vital. Or en Afrique précisément les géants de l'agroalimentaire ont mis en péril des générations en distribuant du lait en poudre, détruisant le réflexe allaitement, et introduisant les risques liés à une eau souvent impure, ce qui a amené toutes les ONG à réagir et à mettre en place des programmes spécifiques... ce qui ne veut pas dire qu'un allaitement au lait en poudre doit être banni en supplément en cas de famine).


Pour la troisième partie, sur la vaccination, je dois en revanche m'insurger de façon véhémente. Non, les vaccinations n' " affaiblissent " pas et ne " détruisent l'espèce humaine à moyen et long terme ". L'usage immodéré des antibiotiques, oui, puisqu'il induit une mutation des bactéries auxquelles ils s'attaquent dans une éternelle course à l'évolution. Mais le principe de la vaccination repose sur la stimulation des défenses naturelles du corps humain. Et s'il est vrai en effet que certains effets secondaires ont été ignorés trop longtemps selon des principes à la fois d'efficacité et de standardisation des individus, entraînant des accidents graves voire mortels, remettre le principe en cause me paraît tout aussi criminel.
L'exemple du vaccin contre la variole me paraît assez bon : d'abord parce que je considère l'éradication de cette maladie (que la médecine officielle n'a pas créée comme le suggérait l'auteur, accusant cette médecine de ne soigner que des maladies qu'elle a elle même engendrée) comme une bénédiction. Qui n'a pas vu le visage de la variole (elle a sévi suffisamment longtemps pour qu'on en ait des images), qui n'a pas lu les récits des 16e et 17e siècles, ne peut se représenter cette horreur. Moi je ne regrette pas d'en être à l'abri désormais. Ensuite parce que, contrairement aux accusations d'inconséquence, la souche du vaccin a été conservée au cas où la nature aurait plus d'un tour dans son sac. Enfin, parce que ce fut l'une des rares réussites de la coopération mondiale en matière de santé (médecins, organisations internationales, gouvernements).


Alors pour conclure sur ces articles je dirais qu'ils procèdent des mêmes défauts et abus qu'ils dénoncent : une théorisation excessive qui fait perdre de vue les véritables questions et le véritable intéressé : l'être humain. La médecine en se technicisant, en se perfectionnant a quelque peu perdu de vue son objet (ou plutôt son sujet). L'argumentation de l'auteur de ces articles, en ne jurant que par la nature, en suspectant toute idée de progrès d'être le cheval de Troie du mercantilisme et de la technocratie, nie l'idée même d'évolution et d'humanité (pour moi distinctement séparée de l'animalité).
Ce qui m'inquiète un peu aussi c'est ce terme récurrent de " médecine officielle ". Cela implique la croyance en une médecine officieuse… et là je redoute le pire !


Je pense rejoindre en tout cela beaucoup d'intervenants du forum. J'aurais aimé cependant qu'au brouillon souvent péremptoire de ces articles ne réponde pas le brouillon péremptoire qui a caractérisé nombre des réponses de ses détracteurs. J'aurais aimé voir ceux que cet article a indignés et qui semblent avoir nettement plus de compétences que moi sur ce sujet répondre de façon intelligente et argumentée (certains l'ont fait dans le fil de discussion et je les en remercie). Parce que refuser à quel titre que ce soit de répliquer sur des sujets qui vous paraissent si graves, c'est vous exposer à voire perdurer l'argumentation de l'autre et vous condamner au silence. Si ces thèses vous paraissent aussi indignes. Si les références que vous citez sont vraies, alors c'est presque de votre devoir de mettre votre réfutation par écrit. Dire que l'autre ne mérite pas l'effort de cette réfutation c'est imbécile (vos idées sont celles qui s'effaceront) et surtout c'est reproduire la logique des discours les plus extrémistes. C'est surtout, et je veux bien l'admettre, contraire à toutes mes valeurs.


Anita Beldiman-Moore

(1). Je continue à penser que le titre de ce post " Mieux que Le Pen " est idiot : provocation inutile mise à part, il est faux . En effet, si je reprends l'argumentation de départ de ses contradicteurs, les thèses développées dans ces articles ne sont que l'une des composantes idéologiques de la nébuleuse nauséabonde du FN (royalistes intégristes, anarchistes de droite, anticléricaux fascisants, négationnistes (à ce propos voici un site d'utilité publique pour démonter cette rhétorique nauséabonde : http://www.phdn.org/ ), j'en passe et des pires).