Le Mercredi du Poète    

Le Mercredi 23 janvier 2002 :
Elodia Turki présentée par Monique Labidoire

             
       Le Mercredi du poète au François COPPEE
           tous les quatrième mercredis du mois à 15 heures
       Animation : Monique Acquaviva-Jean-Paul Giraux-
                   Monique W.Labidoire



La présentation d'Elodia Turki annoncée sous le titre de " Trois pays, trois cultures pour une poésie " a mis en évidence qu'un seul territoire était nécessaire au poète concernant sa poésie qui est bien le territoire du langage. Sans doute n'est-il pas vain concernant Elodia Turki de parler une fois encore, pour un poète, de racines, d'exil, de sol et de lieu.

Nous donnons ici de larges extraits de la présentation :


" Avec le titre d'un de ses recueils " Possibilités intérieures ", voici bien posé l'esprit d'une écriture en recherche d'une parole qui pourrait être cachée et qu'il faudrait faire naître ou renaître. La quête, la transformation de la matière poétique, l'intégration des acquis poétiques ou de l'expérience de vie dans l'imaginaire, est une piste que nous pourrions découvrir, un chemin éclairé et qui ne nous réserve pas trop d'embûches ni de guet-apens. Nous avons affaire à une écriture qui parle sans masque.

" Le sol d'Elodia Turki est celui du poème sur lequel elle construit, contemple et démolit ce qui vient de se créer. Tout poète approche cette démarche.

" Elle nomadise dans un désert qui ne tient pas précisément du mythe, il existe. Mais Elodia Turki nomadise aussi bien dans la ville où les liens se nouent et se dénouent, où le fard et le masque sont seconde peau.Le premier poème du recueil semble nous ouvrir cette  piste qui nous dit :
       

La conséquence est sans mesure

       De mémoire en mémoire
       Le mot échoue
       que de longues langues caressent

       Au commencement
       Il y avait le oui
       la soif
       la faim
       la plaque vierge
       la culpabilité jamais pardonnée
       de désirer encore
       autre chose.

" Elodia semble nous dire qu'elle veut aller au plus juste. Mais au plus juste d'autre chose.  Que le mot, s'il a pouvoir de sens, ne sera pas utilisé dans son poème comme faire-valoir. Au commencement il n'y a pas que le Verbe, pour Elodia, mais aussi le désir de comprendre les différences, ses propres différences qu'elle ressent profondément, elle veut comprendre l'autre chose et l'ailleurs et sait déjà qu'ils ne pourront se révéler que par le poème.

" Cette soif, cette faim, cette blancheur qu'elle va pouvoir noircir de signes, Elodia les revendique ; elle a le désir d'utiliser " une plaque vierge " sur laquelle elle inscrira ses propres désirs et ses valeurs même et surtout si elles sont " autre chose ". Elle appelle à une parole qui pourrait rassembler.


" Elle nous parle de "Tutoiement de la distance"  et nous fait rêver avec ce vers de quelque lieu idéal où les êtres, les choses et les éléments auraient une même identité dans le sensible et converseraient entre eux, un espace où la nature cesserait d'être indifférente.

" Il y a toujours chez Elodia Turki questionnement sur l'écriture et sur l'existence du poème. En cela Elodia est de plein pied dans cette modernité qui ne conçoit plus guère le poème sans s'interroger sur l'outil de l'écriture et sur l'usure des mots:

" Mais il semblerait que la démarche ait commencé dans un espace plus blanc, plus nu et que c'est peu à peu que le poème a pris conscience de l'étendue de la mémoire et d'un lieu où le poème s'est nourri d'un passé et d'un présent, surgissant de zones où peut-être Elodia elle-même ne l'attendait pas.

" Le sol d'Elodia Turki est celui du poème sur lequel elle construit, contemple et démolit ce qui vient de se créer. Tout poète approche cette démarche.

" Toujours le poète tutoie la distance pour approcher au plus près, au plus juste l'autre.

" Dans ces espaces "L'ombre de Dieu frissonne, car nous sommes dans cette frange de l'inconnu et du mystère où une présence peut être nommée et prendre forme de lumière et nous dit Elodia:
               " De la voix des Muses me parvint la lumière"
" Le poème a cette faculté extra-ordinaire de nous mettre hors-champ et d'exalter cette possibilité intérieure dont nous parlions tout à l'heure pour la transformer en étonnement, en amour de l'autre, amour de la terre, amour du chant poétique et de la parole. C'est par le poème que le poète comprendra le monde. Ce qui ne l'empêche pas de douter encore : du poème, de l'amour, du partage, des autres et aussi d'elle-même.

" Dans L'Elle du doute son dernier recueil elle se veut "Passeuse sentinelle". Passeuse elle l'est dans son travail quotidien d'éditeur. Passeuse de poèmes, sentinelle qui garde la Maison du poème sans a priori et sans sectarisme. Mais elle est aussi passeuse de quelque chose de plus ténu, de plus gracile, il y a une légèreté dans l'équilibre des signes et des blancs sur la page de son poème qui nous enchante... "

" La Sentinelle, de fait, ne devrait pas douter. Elle doit obéir. Elle doit tirer sur tout ce qui bouge! Tirer sur ses ailes. " Où sont mes ailes " se demande Elodia. Car Elodia doute de l'existence de son propre poème.  Elle écrit :

   Y'a-t-il un commencement ?
   
   Une partie de moi poème
   qu'un mal d'aimer balance

   L'autre accueille et te rejette en vain
   - une adresse éprouvante et glacée
   que caresse le doute -

   Au point zéro
   j'ai détruit mon carnet de route
   tout le long d'aucun chemin.

" L'inconnu c'est ce qui lui permet d'écrire ce très beau vers, un alexandrin:
       "poèmes en apnée dénoués sous les langues"
qui mériterait une page blanche à lui tout seul.

" Elodia Turki avance donc avec le doute mais aussi avec cette formidable liberté,-quasi génétique oserai-je dire puisque  ne l'oublions pas elle a été conçue dans l'amour de la liberté et la résistance aux barbares - cette formidable liberté d'accueillir avec ferveur l'incertitude, l'autrement et les différences. Mais avoir pour compagne de route la liberté a un prix, nous le savons. Est-ce de ce prix dont Elodia parle quand elle écrit :
       

      "Passeuses
       Sentinelles
       dessaisies de nous-mêmes
       dans la rencontre fuite du mot
       où l'enfance du temps
       invente un jeu pervers d'étranges alternances
       avec son propre éclat

       Un vacarme infini
       que le silence lisse"

Nous ne pouvons donner ici le texte de la présentation entièrement mais ces larges extraits amorcent une piste de lecture intéressante.

Le débat qui a suivi a montré l'intérêt du public pour la poésie d'Elodia Turki .Il a été question de passerelles possibles entre les cultures : l'émotion poétique se manisfeste-t-elle différemment dans trois cultures différentes ? Les poèmes sont-ils justement ces passerelles qui nous font passer d'une émotion à un quelque chose d'encore inconnu ?.Le poème pour Elodia semble être à part entière un tissage tressé au plus serré de ses intimes remuements. Tous ont été d'accord pour saluer le belle écriture du poète, le sens aérien du questionnement comme si, Elodia Turki parvenait à  sculpter une mantière par elle seule saisissable: la légéreté dans la densité. Chacun s'est encore accordé pour souligner la chaleureuse présence du poète et le cohérence de son écriture poétique avec son écriture de vie.




Derniers recueils d'Elodia Turki
 parus à la LGR :
- L'Elle du doute
- Possibilités intérieures
- El Ghazal                                

 

 Monique Labidoire