A propos de Michel Tremblay et des « Bonbons Assortis »

 par Lise Willar


  Dans un de mes Mots…dits où j’avais rendu hommage à l’Acadienne Antonine Maillet,  j’ai conclu en évoquant Michel Tremblay, mon écrivain québécois préféré, dont j’ai affirmé qu’il serait le « héros » d’une de mes prochaines chroniques. Le temps de le faire est venu puisque je viens d’acheter son dernier recueil de nouvelles « Bonbons Assortis », huit courtes histoires qui ont marqué son univers fécond de garçonnet, « huit textes autobiographiques mais sans thématique pour lier le tout, [1] des souvenirs épars, des moments anciens qui ont contribué à nourrir son œuvre et à façonner son imagination ».

J’ai appris l’existence de Michel Tremblay lors d’un de mes premiers séjours à Montréal en furetant dans une de mes librairies fétiches de la rue Saint Denis où j’avais acheté « Un ange cornu avec des ailes de tôle », livre dans lequel l’auteur exprime sa passion pour sa mère, personnage incontournable, son amour d’enfant qui traverse toute son œuvre et que je viens de retrouver dans son livre le plus récent. « Elle lui aurait transmis sa passion de la lecture, son sens du drame, du rêve, du romanesque. Elle était sa confidente, sa critique, elle partageait les coups de cœur de celui qui ne vivait déjà que pour la littérature ». [2]  

Où ai-je acheté ce recueil, me demanderez-vous peut-être ? A Montréal bien sûr où j’ai participé au 31ème Championnat du Monde de Scrabble Francophone. J’ai tout d’abord passé huit jours chez mon amie Lise La Rouche dont j’ai fait la connaissance en 1992 lors d’un championnat du monde dont elle avait été l’une des organisatrices dans la capitale de la Belle Province. Atteinte d’une épicondylite aiguë quand je suis arrivée, son bras droit la faisait terriblement souffrir et j’ai pu heureusement la promener dans la voiture que j’avais louée pour faire le trajet entre l’aéroport de Dorval et Québec. Nous sommes même allées à Ste Anne de Beaupré où, en bonne agnostique qu’elle a toujours été, elle a brûlé un cierge pour demander au Christ, à la Vierge, à Ste Anne ou au Pape qui séjournait à Toronto… sa guérison. Les souffrances ne l’ont pas empêchée de savourer les magnifiques homards que j’ai achetés aux Halles proches de sa maison et qui m’ont rappelé ceux de Shédiac en Acadie et ceux du Captain Homard en Gaspésie.

Nous sommes revenues en voiture à Montréal où nous étions toues deux invitées chez son frère médecin. Passons vite sur le championnat où j’ai brillé une journée seulement. Ayant débuté à la soixante quatrième place, je suis remontée après trois parties à la vingt deuxième. C’était la première fois que j’occupais une telle place au deuxième rang dans un tournoi de cette importance (plus de six cents joueurs en comptant l’Elite et l’Open) et j’ai demandé à Jacques, le Président de la Fédération Internationale, de me photographier car l’événement serait sans doute unique dans mon existence de scrabbleuse ! Bien m’en a pris car, victime d’un « exprime » mal placé et d’un « diptères » en double appui, je suis redescendue à la quarantième place et ne connais même pas mon résultat final car le palmarès était prévu pour 19 heures vendredi 26 Juillet et nous n’eûmes pas le courage, ni Lise ni moi-même, de retourner au complexe Desjardins pour l’écouter : nous nous serions trouvées dans la foule des Francofolies dont une grande partie se déroulait sur la rue Sainte Catherine qui borde le complexe.     

Je ne suis pas repartie en France tout de suite car j’espérais que mon fils cadet qui vit à San Francisco viendrait me rejoindre pour quatre jours. J’étais heureuse car je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Il n’est pas venu en définitive car il devait assumer dès Lundi la direction de son département d’informatique et le prix du billet d’avion pour un seul week-end était hors de prix, plus cher qu’un aller-retour pour Paris où il viendra (peut-être) à l’automne. C’est ainsi que je me suis retrouvée aux Jardins d’Antoine, Rue Saint Denis, où seule une suite était encore disponible. Tant pis pour ma bourse mais j’ai pu acheter le Tremblay, le lire et me renseigner complètement sur son œuvre, sa biographie et sa bibliographie en allant au Cybercafé qui se trouvait pratiquement face à mon hôtel. En une seconde, j’ai retrouvé mon Google préféré. C’était la première fois que je pratiquais l’ordinateur et surfait sur le Net autrement que chez moi ou chez des amis. Ce fut vraiment un grand plaisir, à tel point que la visite que j’ai rendue à la Bibliothèque Nationale également toute proche ne m’a pas apporté des éléments plus précis et surtout plus récents puisque le dernier ouvrage mentionné de Tremblay remontait à 1998 et que l’ordinateur consulté ne m’a même pas indiqué l’existence d’une biographie de l’auteur.

Mais revenons donc à mon écrivain : il est né le 25 Juin 1942 sur la rue Fabre à Montréal, au cœur de ce Plateau Royal qu’il chante à sa façon, « aussi épris, aussi attentif, qu’une Colette décrivant sa Bourgogne natale. Il était le fils d’un pressier, Armand Tremblay, et de Rhéanna Rathier, amante des livres ». [3] Michel Tremblay a dit de ses parents : « Ma mère avait le sens du drame, mon père celui du ridicule, c’était donc un match parfait ». Il a beaucoup écrit, il écrit toujours : vingt romans, récits et contes des « Contes pour buveurs attentifs » (1966) aux « Bonbons assortis » (Juin 2002), vingt neuf pièces de théâtre des « Belles-Sœurs » (1968) à « Encore une fois si vous le permettez » (1998), cinq scénarios de film de « François Durocher » (1972) à « C’ta ton tour Laura Cadieux » (1998). Ses oeuvres ont bien sûr été traduites en anglais et il a lui-même traduit et adapté de nombreux ouvrages dont « Lysistrata » d’après Aristophane en 1969, « Oncle Vania » de Tchékov en 1983, « Picasso, au Lapin Agile » en 1998 ainsi que de nombreux auteurs américains parmi lesquels Tennessee Williams. Il a dit lui-même : »La première fois que j’ai traduit Tennessee Williams, les pièces américaines traversaient deux fois l ‘Amérique avant de nous être présentées. Ca donnait parfois des traductions honteuses ». Il a écrit les paroles de chansons pour des interprètes québécois. Il tient depuis 1982 une chronique de critique d’opéra dans la revue Jeu. En Mars 2000, il a été choisi pour écrire le message de l’Unesco à l’occasion de la Journée Mondiale du Théâtre.

J’ai dans ma bibliothèque l’ensemble de ses pièces de théâtre mais je dois dire que le joual [4] de Michel Tremblay n’est pas d’un accès facile à un ou une Française qui parle un langage « classique ». Je me souviens d’ un « one man show » et d’une pièce que j’ai suivis à 80% environ de leur contenu : la première fois, c’était à NewYork où Jacky (je ne me rappelle plus son nom de famille s’il en avait un…) s’exprimait en « slang juif » que je saisissais mieux que mes voisins de l’Amérique profonde ( !) mais pas complètement tout de même, la deuxième fois au Québec où il m’est arrivé la même aventure pour une pièce en joual de Michel Tremblay.

Il est évident que l’écrivain a participé à de nombreux colloques et répondu aux questions de centaines d’étudiants. Il a dit à ces derniers : « J’écris pour le théâtre lorsque je veux crier des bêtises au monde. J’écris des romans lorsque j’ai envie de chuchoter des histoires à l’oreille de mon meilleur ami ». [5] Un des thèmes récurrents de l’œuvre de Tremblay qu’il ne faut pas sous estimer est l’homosexualité qu’il revendique ouvertement. Voici une autre réponse à un des étudiants qui l’interrogeait à ce sujet : « L’homosexualité ? Oui, je vais continuer d’en parler. Mais pour moi, mes histoires sont d’abord des histoires d’humanité. J’ai eu des témoignages de gens qui ont été touchés par mes romans « Le cœur découvert » et « Le cœur éclaté » . Ce n’était pas tous des homosexuels ». Est-ce en raison de cette homosexualité que les hommes dans l’œuvre de Tremblay sont souvent de parfaits ratés ? Il en donne la raison : « Oui, les hommes sont à mes yeux des ‘loosers’. Pendant que les hommes se battent à la guerre, les femmes se débattent. Ce sont elles et les gays qui portent sur leur dos les grandes causes sociales ».

La maison d’éditions française Actes Sud en liaison comme à son habitude avec Leméac de Québec vient de réunir en un seul volume une partie importante de l’œuvre de Michel Tremblay « Les chroniques du Mont Royal ». André Brochu, poète, romancier, professeur de l’Université de Montréal, critique littéraire de Lettres Québécoises et chroniqueur poétique de Voix et Images, vient de publier « Rêver la lune » [6] Il écrit « L’imaginaire chez Tremblay, c’est cela, la présence récurrente d’images, de thèmes, qui dynamisent la représentation et lui donnent son épaisseur signifiante ». Selon André Brochu, l’œuvre en général de l’écrivain et les Chroniques en particulier n’auraient pas vu le jour sous la même forme sans l’éclosion préalable du nouveau roman français. Michel Tremblay, comme des écrivains plus jeunes que lui, n’a pu que subir l’influence d’Alain Robbe-Grillet Michel Butor, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon… car le nouveau roman s’est imposé comme un fait culturel important aussi bien en France qu’au dehors, même aux Etats-Unis. « Au Québec, l’influence de la nouvelle littérature française s’est faite sentir, et d’autant plus fortement que le phénomène du grand roman populaire (ou best-seller de qualité) qui aurait pu servir de tampon, ne s’est pas manifesté avant la fin des années 1970 ».

Ayant essayé de donner une image assez complète de l’écrivain dont l’oeuvre, les lecteurs n’en doutent pas, a été couronnée par un nombre considérable de prix aussi bien québécois que français (en Mars 1984, le gouvernement français a rendu hommage à Michel Tremblay en le nommant Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres), je dois maintenant passer à un court examen de son dernier recueil de nouvelles « Bonbons assortis » : la première histoire s’intitule « Le cadeau de noces ». La mère, la tante et la grand-mère de Michel sont désespérées car elles n’ont pas les moyens d’acheter un cadeau de noces à la fille de leur voisin, Lise Allard. La maman décide de sacrifier son « plat à pinottes » qu’elle a elle-même reçu en cadeau de mariage et qui est en réalité un moutardier. Michel, revêtu contre son gré de ses plus beaux habits, doit aller offrir le cadeau empaqueté comme s’il venait d’être acheté. Quand Lise Allard s’exclame : Quel beau moutardier ! », l’enfant réplique « ce n’est pas un moutardier, c’est notre plat à pinottes », se rendant compte immédiatement de la gaffe qu’il vient de commettre. Il est mortifié comme le sera sa mère qui entrevoit toutes les suites malheureuses qu’aura pour les années à venir la bévue de son fils.

Evidemment la discussion des trois femmes est savoureuse, elle ravit l’enfant qui l’écoute caché sous la table comme il le fait dès qu’une chose extraordinaire se produit dans la maison, profitant à la fois des mots et de la bonne odeur de savon qui se dégage des cuisses de ces bavardes. La conclusion aussi est délicieuse : Lise Allard envoie un mot pour remercier les Tremblay du beau « plat à cacahuètes » dont elle se servira toute sa vie en pensant à eux. Et la maman de s’exclamer : « De toutes façons, si’c’est assez snob pour appeler des pinottes des cacahuètes, a’méritait pas mieux ! »

Une fois encore, comme je l’ai déjà fait dans tous mes écrits concernant le Québec et plus particulièrement Montréal, je répète que les « gens d’iccite » nous reprochent d’utiliser trop de mots anglais mais Michel Tremblay comme ses compatriotes (plus volontairement sans doute car je suppose qu’il ne parle pas en joual aux étudiants de l’Université) francise l’anglais comme le faisait mon amie Diane, ce qui à mon avis n’est pas mieux. Le Français de France, celui qu’André Brochu appelle « le lecteur aligné sur le français standard » n’a pas la possibilité s’il ne parle pas anglais de comprendre pinottes (peanuts) ou « tchéker » (de « to check », vérifier) ou « smatte » (de « smart », élégant)…

Les deux nouvelles suivantes « Sturm und Drang » et « La Passion Teddy » infirment, mais c’est sans doute l’exception qui confirme la règle, ce que Michel Tremblay a dit sur les hommes car son père y apparaît en héros. Tout d’abord, par un orage terrible, il transporte l’enfant sur son dos, ouvre la porte d’entrée et lui montre la splendeur des éclairs, lui faisant perdre à tout jamais la terreur de la foudre, ensuite, lui ayant offert un ours en peluche à Noël alors que Michel attendait une poupée (une catin), il lui explique doucement, tendrement, le symbole que représente le teddy bear : « Papa m’a parlé du teddy bear, de ce que je croyais être laid en lui, de ce qu’il y avait de touchant dans sa laideur naïve, dans la candeur qu’il dégageait alors qu’il aurait dû représenter un animal sauvage féroce et dangereux… » A soixante ans, Michel Tremblay a un souvenir lumineux, immédiat, vivace, de cette enfance pauvre mais surprotégée qu’il eut au Mont Royal. C’est émouvant et je peux me permettre de dire que je le comprends puisqu’au seuil de mes quatre vingts ans je me souviens de ma petite enfance et si mes parents sont morts depuis vingt sept et vingt cinq ans, je pense à eux chaque jour.

Les deux nouvelles suivantes contiennent la preuve irréfutable de l’existence du Père Noël ! Le petit Michel auquel son oncle a passé au téléphone le Santa Claus américain est tout d’abord pétrifié de surprise à tel point qu’il verse des larmes de bonheur… jusqu’à ce que Santa lui dise : « Le Père Noël ? Ouais, le vrai, celui qui se tient à la taverne Normand pis qui dit Câline à tout bout de chemin… ». Seulement voilà, cette taverne est le débit de boissons préféré de son oncle et de ses copains. Alors… « Le Chanteur de Mexico » exprime la fatigue et la mort du vieux gramophone de Grand-Maman Tremblay et la découverte d’un lecteur de quarante cinq tours qui vient à point remplacer les disques usés jusqu’à la corde par les aiguilles qui les transperçaient à longueur de journée. Je passe rapidement sur « Le soulier de satin » qui raconte les souffrances de Michel dans les circonstances suivantes : pour ne pas décevoir sa mère, il accepte de porter pendant toute la cérémonie à l’église les chaussures trop étroites qu’elle a choisies avec amour pour la première communion de son petit. Il est obligé de rentrer chez lui pieds nus et ensanglantés et sa mère ne sait plus quoi faire pour s’excuser, lui reproche amèrement mais tendrement de n’avoir rien dit afin qu’elle n’ait pas de peine. Après l’avoir soigné, elle le bourre de sandwichs avant qu’il ne se régale à la fête donnée en son honneur.

C’est en fait la dernière nouvelle « Petit Chinois à Vendre » que j’ai le plus aimée. Elle dépasse à mon avis les autres de cent coudées car le discours de la maman est incroyablement affirmé, neuf, presque inconcevable chez une catholique québécoise des années cinquante. Je suis persuadée que l’influence qu’elle a exercée sur son fils, la confiance absolue qu’il mettait en elle, l’harmonie qui régnait entre ces deux êtres est contenue dans la sage leçon qu’elle tenta de lui donner ce jour où il lui réclamait de la part du curé de sa classe une piastre (un dollar canadien) pour sauver l’âme d’un petit Chinois. En guise de conclusion, j’aimerais trouver les plus belles phrases prononcées par cette femme intelligente et d’un merveilleux bon-sens : Elle demande à Michel quelle serait sa réaction s’il apprenait qu’un enfant chinois avait réclamé de l’argent à sa mère de la part d’un moine bouddhiste pour sauver l’âme d’un petit québécois. L’enfant ne comprend pas puisque la seule foi est la sienne, à l’exclusion de toute autre ! Son âme est pure, elle ne peut pas être polluée par des croyances venues d’ailleurs… Lorsqu’il dit : « C’est vrai que les sœurs ont des missions en Chine ! Y nous ont montré un film ! » la maman répond : « Ben oui, je le sais que c’est vrai… Moi aussi, j’en ai vu, des films, quand j’étais petite ! Des films muets avec des prêtres qui faisaient leurs jars pis des Chinois qui leur servaient de porteurs ! Pis laisse-moi te dire que c’étaient pas leurs âmes qui portaient les paquets ! Pis qu’y avait pas tellement l’air d’être question de religion entre eux autres ! Le jour oùsque je verrai un curé porter un paquet pour un Chinois, j’vas peut-être commencer à les croire, pas avant ! Mais veux-tu ben me dire que c’est qu’y vont faire là, pour l’amour du Bon Dieu ! Y en a des âmes à sauver, ici ! J’pourrais leur en montrer quequ’s’unes… Y en a même une gang, là-dedans, qui pourraient se regarder dans le miroir avant de se coucher, le soir ! Pourquoi y’es laissent pas tranquilles, les pauvres petits chinois ! Y en ont déjà une, une religion, c’est assez ! »  

Michel ne comprend toujours pas ce jour-là mais il y viendra peu à peu, c’est sûr. En attendant, sa mère lui donne la piastre car elle ne veut pas que les autres le prennent pour un pauvre et puis elle tient à ce que son Michel fasse une bonne année scolaire sans tracasseries de la part des sœurs et des curés. Elle a raison, n’est-ce-pas ? Et puis c’est une si belle histoire !

 



[1] Huguette Bernier et Manon-Anne Blanchard : Notice Biographique.

[2] Id.

[3] id.

[4] le joual de Michel Tremblay comporte : - les simples déformations de prononciation (d’habetude) - les abréviations phonétiques (j’me, j’marche, jusqu’à’station…) - de mauvaises formations de temps verbaux (j’me sus-tais) - des expressions populaires incorrectes (pendu le cul en quatre) - des blasphèmes (le calice de tapis roulant) - des anglicismes (strappe, shakes, pinottes, smatt, théker’ça…)

[5] Cours « Introduction à la société québécoise » donné à des étudiants de l’Université du Québec

[6] Je l’ai acheté mais n’ai eu que le temps de le parcourir une première fois  en diagonale, suffisamment toutefois pour y noter des passages intéressants.