Cinq personnages en quête d’auteur

Hubert Nyssen

Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur

Actes Sud/Leméac, 2003
360 p., 21 euro

par Aristie Trendel

La littérature peut-elle donner une image vraie de l’homme? Si Pirandello a répondu par la négative à cette question, Hubert Nyssen continue à y réfléchir. Mystère oblige. Le silence de la mort rend loquace. Cinq personnages se mettent en scène pour parler du défunt professeur, Bruno Bonopéra, tout en révélant les recoins de leur cœurs: Charles Miossec pour commencer, l’ami fidèle, mis à sec à l’orée du désir, féru de Montaigne et, comme par hasard, de deux fétiches du professeur disparu, Paulina Masdeclaire, femme idéale et fatale et Salluste du Bartas, grand poète du seizième siècle porté aux nues dans sa thèse de doctorat. On pourrait se douter qu’il existe une relation entre cette femme de tête et de chair superbe et cet homme de génie: “ Cette œuvre (de Salluste du Bartas), grâce à vous, était peut-être la poche amniotique où votre Paulina baignait pour des siècles des siècles. ” (p. 329) Mais ce n’est qu’un avis, celui de “la Chinoise,” l’étudiante et confidente du professeur élevé, grâce à elle, au statut de maître. Ce maître, vénéré et adoré par son élève, est aussi l’objet convoité et fuyant de sa compagne, Irma Soulier, femme grossière et ignorante, mais ayant le même droit à la parole que les autres. Chacun sa vérité. Tout s’accorde mais ne concorde pas toujours. On pense à Rashomon. Et les deux filles du professeur s’assemblent aux narrateurs mais elles ne se ressemblent pas. Laure, aux abois par ses déboires amoureux, a transféré son amour pour le père à Charles Miossec. C’est elle qui viole le cercueil du défunt et dévisage le mort aux lèvres rouges. A plusieurs milliers de kilomètres de là, Juliette noie le chagrin de l’infidélité paternelle dans la jalousie qu’elle éprouve pour son mari.

Néanmoins, dans cette cérémonie de la parole, où les cinq narrateurs sont conviés, une hiérarchie s’établit, à l’instar de Zeg ou les infortunes de la fiction, le roman précédent de Hubert Nyssen. Pour couronner le tout, le sixième personnage prend la parole et nous raconte la genèse du roman qu’on est en train de lire. Comme dans Zeg, Hubert Nyssen a de nouveau recours à une mise en abyme, ce procédé littéraire qui nous met devant un miroir. En effet, il est beaucoup question de la littérature dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur. D’emblée, le vieux lettré, Charles Miossec nous interroge : “ L’impression que je vis à l’étroit vient de l’envahissement par les livres. (...) Leur ordre m’importe moins que leur présence. Mais qui peut comprendre cela? ” (p.14) Son ami défunt, sûrement, qui a confié sa vie dans vingt-sept carnets noirs, car les deux hommes ne partagent pas seulement une passion inassouvie pour la virginale Paulina mais aussi pour

“ cette putain de littérature. ” (p. 259)

Qu’est ce qui inspire un écrivain? Alors que c’est l’amour pour Albert Cohen, la sexualité pour Henry Miller, la criminalité pour Jean Genet, la guerre pour Erich Maria Remarque, pour Hubert Nyssen c’est l’écriture et en particulier l’écriture d’un journal intime. Diariste assidu, acharné et convaincu, il a déjà publié une petite partie de son journal utile, mais il a imposé un embargo de cinquante ans sur le reste. Entre-temps que peut-on faire d’un journal? La réponse est donnée dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur : un roman sur l’amour, l’amitié et la mort où le journal n’est plus caché dans une ruche comme dans L’Italienne au rucher, mais est confondu avec le deuil des personnages. Le treizième roman de Hubert Nyssen semble un requiem pour un journal perdu et retrouvé, joué sur le deuxième clavier de son petit orgue.

 

Aristie Trendel