La fortune métafictionnelle

Zeg ou les infortunes de la fiction
Hubert Nyssen

Actes Sud
15 €

par Aristie Trendel

 

Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud, cette " belle industrie " d'après François Mitterrand , a publié son douzième roman. Le thème de l'écrivain et son double a déjà fait couler beaucoup d'encre. Mais Hubert Nyssen multiplie les miroirs. Le narrateur, censé écrire ce roman, met en scène Zeg qui met en scène Jérôme Delarbre, qui met en scène ses carnets intimes. Jérôme, qui ne peut pas vivre sans déballer dans ces carnets ses jours et ses nuits, écrit pour s'immortaliser dans une bibliothèque américaine à côté d'un écrivain célèbre. Zeg " écrit pour savoir ce qu'il ne savait pas qu'il allait écrire " et le narrateur écrit " pour se représenter sa propre existence ". Tout le monde est aux prises avec le temps et l'écriture devient le paradigme qui le défie. Le roman est un hommage à Proust dont l'épiphanie prend la forme de la grand-mère adulée de Zeg et de Delarbre, Madeleine Proust qui remue chez les personnages des souvenirs chéris.
Mais la rédemption du temps n'est donnée ni au narrateur qui se casse la tête sur la grande question de la narratologie, notamment la construction des personnages, ni au Zeg, " écrivain sans génie ", ni au Delarbre, personnage marionnette révolté-avorté. C'est par la grâce d'une femme que le temps est retrouvé :
" Un livre écrit de cette façon, un livre qui n'existerait que dans sa mémoire, un livre où les illustrations seraient remplacées par des convulsions aussi délicieuses qu'invisibles, et les mots par des réminiscences si fortes que les saveurs, les parfums et les tremblements auraient une présence presque insupportable, un tel livre ne vaudrait-il pas mieux que tous ceux dans lesquels les moments précieux de la vie sont enveloppés de papier gras et vendus comme des cornets de frites dans les stands de l'édition? "
Ce " livre de tête " n'est que l'amour tout court et saphique tout simplement. Les morceaux de bravoure sont ceux qui décrivent cet amour entre Catherine et " sa folle avoine ", Juliette des esprits.
Zeg est un roman qui se borne à détruire l'illusion référentielle et dénonce sa propre fictionalité aussi ostensiblement que Tristram Shandy ou Les Faux-monnayeurs. Construit sur la mise en abyme, ce procédé littéraire qui expose la condition littéraire, Zeg ou les infortunes de la fiction ne manque pas de rappeler au lecteur la pensée de Walter Benjamin : " écrire un roman c'est transporter l'incommensurable à l'extrême dans la représentation de la vie humaine. "