Trois semaines en ce jardin  

de Juan Goytysolo (Fayard)

par Alain Teissonière


De quel jardin s'agirait-il en vérité?
Jardin des délices pour co-lecteurs en quête d'œuvre !
Jardins  suspendus dans une Babylone délocalisée !
Jardin anglais pour un  meurtre parfait !
Jardin à la française tiré au cordeau !
Jardin japonais élancé vers le cosmos !
Jardin de l'Alhambra hanté par les poètes fusillés !
Equivoque ; tout ce que l'on en sait renvoie à Cervantès et à Borges, deux
anonymes jardiniers jouant dans les frondaisons, pistes, bifurcations,
avancées, ramifications, haltes et retours en arrière. Somme toute, les
tribulations d'une démarche empreinte de doute. C'est au tour du lecteur de
nouer et de dénouer dans le champs des possibles le probable.

Polyphonie à vingt-huit voix couvrant à travers les styles narratifs
l'étendue des fréquences lisibles pour inscrire le récit dans une logique des
faits où la mémoire et l'interprétation critique jouent sans abuser des
règles du jeu.   

Le début du roman évoquerait une malle retrouvée contenant les feuillets
épars d'une partition ou les écrits de Fernando Pessoa, poète attaché à
saisir  la charge virtuelle et magique de l'instant mais dans ce roman il est
question d'une époque précise inscrite dans le règne de Franco. 
L'information est ainsi livrée : il s'agit d'une valise sans propriétaire
contenant deux recueils de poèmes de style différent attribués sans preuve à
un dénommé Eusebio ; poète espagnol, républicain, homosexuel, interné à la
demande de sa famille dans un centre psychiatrique de Melilla pendant le
soulèvement de  1936, centre dont il parvint à s'évader…

fugue à travers vingt-huit instruments ; co-auteurs proclamés de l'œuvre dont
l'intention avouée est de démolir systématiquement l'existence superfétatoire
du romancier pour lui substituer celle de rédacteur (ou de chef d'orchestre)
chargé de structurer l'hypertexte selon l'ordre d'intervention des
co-lecteurs conviés en ce jardin pour trois semaines.

De l'œuvre présumée de ce poète il n'en sera jamais question, le cercle de
lecteurs s'intéresse à l'incertaine histoire de cet homme, fantôme égaré dans
les soubresauts de la guerre civile. Ce roman n'est pas un thriller, un road-movie à la mode. Il reste avant toute référence historique et culturelle
-internements arbitraires, disparitions, déportations et autre itinéraire
rimbaldien- une originale contribution à la littérature comme le sont les
précédents ouvrages de Juan Goytisolo notamment " Les vertus de l'oiseau solitaire " paru en 1990.     

Roman des paradoxes -légers ou graves- selon l'éclairage de la narration
paradoxe que ce livre nié en chacune de ses composantes, ce qui en constitue
l'originalité tient au rapport inconstant des formes ; brièveté des
interventions, fragilité des faits exposés, crédit douteux dont se pare la
mémoire devenue plus sensible aux croyances qu'à la vérité, dérision du
secret présumé pour restaurer au bout des chemins du vent un lien spirituel
avec soi-même tel est l'aveu ultime de la cuisinière du Pacha " Celui qui
cherche le secret hors de lui-même se perd et perd le secret "
paradoxe de la quête d'un récit acceptable quand le fantôme recherché s'écrit : " Si tu cherches la piste qui te conduit jusqu'à moi, tu ne trouveras que la trace de tes pas. " paradoxe d'auteur pour une œuvre  proclamée collective, signée Juan Goytisolo, patronyme basque pour écrivain anti-franquiste né à Barcelone en 1931, censuré en Espagne jusqu'en 1975, aujourd'hui retiré dans la médina de
Marrakech pour saisir les pulsions  de la place Jemaa el-Fna.
Paradoxe d'une conscience critique maintenue en alerte par les différentes
orientations proposées au destin du poète disparu.
Paradoxe d'un récit agencé selon l'occurrence d'une possibilité et qui
emprunte à la magie de "Cent ans de solitude " les ressorts poétiques pour
transformer les hommes en cigognes et leur faire accomplir le périple qu'ils
ne pourraient s'offrir pour ramener leur épouse exilée.

Va et vient sur pas japonais, le récit s'accroche à la moindre aspérité pour
imposer au style un équilibre de funambule surpris sur l'encre tendue entre
Séville et Marrakech ; jadis capitales jumelles du royaume almoravide.

Oscillations du récit entre deux pôles, l'écrit et l'oralité. Les rapports
policiers, vrais ou faux, renvoient aux procédures des systèmes totalitaires
" C'est écrit… il faudrait nous préciser, nous justifier et te justifier… "
Infernale machine à accuser. L'oralité dans la perspective d'une
transformation de la pensée renvoie aux puissances occultes de la "tchatche".
Ce qui se dit peut-être modelé et assoupli dans une langue rebelle pour
conjurer la vacuité de l'attente.

Eusébio, poète disparu, naufragé dans la révolution franquiste dissimule sa
nature mais les textes laudateurs qu'il rédige le traque dans ses nouvelles
fonctions de propagandiste du Mouvement phalangiste. On lui réclame du zèle, de l'enthousiasme pour susciter la régénérescence de l'âme espagnole.
Républicain, il doit "gerber" sur les raclures communistes. Homosexuel il
doit condamner les amours contre-nature et idéaliser la virilité des chefs.
La milice lui impose une rééducation aux électrochocs pour effacer de sa
mémoire le souvenir du poète qu'il fut. Il s'invente alors des petites amies
mais ne peut s'empêcher de retrouver, le soir, dans l'ombre complice des
jardins, des fugaces partenaires, goumiers ou jeunes éphèbes.  Plaisirs
interdits. Peut-on rester poète  à la solde de la Phalange quand le sang de
Lorca sèche dans les hautes herbes d'Andalousie ? Sur l'échiquier de
l'insurrection il n'est que l'instrument ; le frère ennemi sauvé du peloton
d'exécution par l'intervention d'un beau-frère factieux, il est le malade
incurable qui feint sous la thérapie. Pire il devient le traite qui devra
livrer deux chefs historiques. Sodomites proclamés qui osent critiquer Franco en révélant que le Caudillo trahit les idéaux de Primo de Rivera pour
installer son propre pouvoir. Quelle dignité pour Judas ? Visconti intervient
à propos  pour évoquer la nuit des longs couteaux. Il manque au tableau la
dague et l'anneau  des walkyries -autant dire l'emphase wagnérienne- pour
percevoir dans la musique étouffée le crépuscule des Dieux .

Evadé sur les pistes du vent, il fut ce fantôme, sans identité affirmée
ballotté de récits en récits. Note égarée sur les arpèges de sable. Selon les
affinités des co-lecteurs Eugénio fut, peut-être, ce condottiere hautain et
méprisant, traversant le Maroc de Lyautey avec un appétit de chacal et la
duplicité des agents de renseignement. Quel ravissement à découvrir les
charmes surannés de la colonisation française ; les réceptions solennelles,
les amours cruelles et calomnieuses, les bordels hiérarchisés, les plaisirs
infinis dans les ruelles de Tanger quand le kif et le sexe commercent
l'ennui. Il fut aussi ce faux érudit mêlant à sa prose l'amère nostalgie de
Cavafy . Comment ne pas partager la détresse des co-lecteurs face à
l'implacable montée de la vieillesse !

Il fut dans un recoin sordide ce mondain affecté traqué par le fantôme du
goumier qui l'aurait jadis sauvé en l'aidant à s'évader. Tragique et
humiliante relation amoureuse. Infinie vengeance de l'être délaissé.

Il fut, de façon probable, ce croyant musulman dépouillé de tous les
attributs temporels qui éveilla à travers la prière et l'exégèse des textes
"soufi" l'imaginaire berbère à tel point  qu'il fut considéré et vénéré comme
un saint. Des hommes et des femmes marchaient  à sa rencontre. Sa vie ne fut que prière ; rachat de cendres sous le souffle de Dieu. Le vent sous la
carapace des pierres a gommé, à l'orée du cimetière, la trace des tombes du
saint homme et de son fidèle compagnon. Fidélité d'homme ou fidélité de chien ? De quel mal incurable souffrirait ce co-lecteur pour ne pas imaginer un fugitif ou un exilé en quête de pardon foudroyé par une vision théophanique ? 

Roman des probables ou chaque co-lecteur compose ses propres variations. Jeu infini des thèmes dans lesquels se dérobe le poète fugueur surpris dans les plis des événements du siècle passé. Jeu subtil ou la charge de l'information restitue par l'entropie un degré de liberté. Ce matin, j'étais en ce jardin , tout près du kiosque à musique, rêveur et solitaire noyé par les partitions hétéroclites jouées à la perfection par des solistes débonnaires.
Les feuilles et les pages, en ce jardin, prennent un chapitre d'avance.