Les engrenages des coeurs ouverts

Dade City de Laurent Sagalovitsch ( Actes Sud )

Que dire d'un roman qui, dès ses premières pages, vous prend et ne vous lâche plus, d'un roman dont les personnages sont si vivants qu'ils demeurent et vous habitent longtemps après la fin de la lecture comme si vous les aviez réellement rencontrés et aimés, que dire d'un roman, enfin, dont l'architecture est si précise et si astucieuse que le lecteur ne peut que se laisser piéger, l'inattendu tombant sur vous et vous enfermant dans une nasse implacable ? Oui, que dire, sinon qu'il s'agit là incontestablement du roman d'un véritable écrivain qui, s'il a son cercle de lecteurs fidèles, reste encore inconnu du grand public.
Inconnu, sans doute le restera-t-il longtemps, si grande est la distance entre le talent réel et l'impact médiatique qu'ont certaines œuvres, pour lesquelles le battage publicitaire est inversement proportionnel à leur qualité, comme nous le montrait ici même Eva Domeneghini avec le roman de Marc Lévy. Mais comme toujours, le temps jouera son rôle de filtre…
La trame de l'histoire est d'une simplicité toute biblique. En apparence : une histoire d'amour qui tourne mal. En apparence seulement, car Laurent Sagalovitsch réussit à donner suffisamment d'épaisseur et de densité à ses personnages pour que l'histoire d'amour reste la toile de fond, si bien que l'on pourrait dire tout aussi bien qu'il s'agit d'un roman sur la mémoire des juifs de notre siècle ; ou encore d'un roman sur le destin : la part de hasard brisant quelques vies, un hasard s'appuyant sur des ressorts psychologiques qui favorisent son éclosion, son développement inéluctable.
Mais si cette histoire peut se résumer en quelques mots, ils ne peuvent pas bien sûr rendre compte de la complexité et de la subtilité des liens noués entre les personnages.
Un jeune enseignant de 26 ans, Gary, arrive dans une ville imaginaire, Dade city. Il devient amoureux de la jeune épouse d'un médecin apprécié de tous, mère d'un tout jeune adolescent qui est l'un des narrateurs : Nathan. Et cet amour partagé va provoquer drames et bouleversements dans la vie de la ville toute entière. Tous les personnages principaux sont, à tour de rôle, les narrateurs de l'histoire. Laurent Sagalovitsch joue sur les distorsions de l'appréhension d'un même phénomène, son interprétation. Le jeune Nathan, tout d'abord, étouffé par un père qu'il admirait et qu'il hait maintenant, provoque le drame en déformant involontairement la réalité de ce qu'il a vu. Gary Mankiewicz, déformant lui aussi cette réalité en idéalisant Sarah et en se comportant, malgré ses 26 ans comme un adolescent immature. Jacob, le mari de Sarah, fanatique religieux aux yeux du vieux Nathan, étouffant celle-ci derrière ses préjugés et ses principes rigides au point de la rendre sensible aux paroles d'amour prononcées par un jeune inconnu.
Le vieux Nathan, un voisin de la famille, semble seul accroché à la réalité, hors du champ de l'imaginaire, de la rêverie vague, un peu comme si, rescapé des camps de la mort dans lesquels toute sa famille a été exterminée, il avait seul développé une lucidité sans illusion, une lucidité triste et désenchantée, que lui permet la certitude absolue d'être déjà mort à ce monde.

Chacun des narrateurs décrit ce qu'il a vu, ce qu'il éprouve, et toute la force du livre est de réussir à articuler ces visions kaléidoscopiques comme une histoire policière qui nous tient en haleine page après page, jusqu'au dernier chapitre, complètement inattendu. Aucun des personnages n'est privilégié, chacun est, à tour de rôle, le pivot de l'histoire, dans une relativité de mouvements qui le ferait soleil tournant autour des autres " planètes personnages ", chacun étant tour à tour, dans cette construction, étoile et planète.
Je suis sorti de cette lecture avec l'impression assez rare d'avoir rencontré un véritable auteur, d'avoir entendu une voix dont la tonalité est unique. Un écrivain, tout simplement.

J.T.