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Après
Le livre des illusions dont
la toile de fond était une réflexion sur la signification
de l'art, Paul Auster se penche, dans La Nuit de l'oracle,
sur les vertiges et les complexités de la création
romanesque. Il le fait en promenant le lecteur dans un dédale
narratif qui, sans être totalement inextricable, est tout
de même suffisamment alambiqué pour le tenir en
haleine durant 230 pages. Pour ma part, j'ai été
très vite englué comme un insecte dans sa toile,
pris au jeu des interrogations que Paul Auster, en maître
incontesté de la narration, nous amène à
nous poser. Comme pour la lecture d'un roman policier classique
parsemé d'indices, de fausses pistes, de demi-vérités
et de mensonges trop crédibles pour être honnêtes,
je n'ai pu faire autrement que de chercher des liens entre les
personnages et les histoires, échafauder des hypothèses,
tenter de déjouer les pièges, bref rester intellectuellement
actif et toujours sur le qui-vive.
Paul Auster part d'une constatation simple. Tous les romanciers,
tous les créateurs de personnages et d'histoires, se
posent inévitablement ces questions : pourquoi ai-je
choisi ce type de personnage comme héros de mon roman
? Quels sont les rapports entre ce que je vis aujourd'hui, mon
histoire, mon vécu, ma personnalité intime et
les personnages que j'invente ? Pourquoi ce choix plutôt
qu'un autre ? Quels sont les rapports entre le réel que
je vis, moi, romancier, et celui que je crée ? Et, question
plus redoutable encore, dans quelle mesure le monde que je crée
peut-il interférer dans ma vie et l'influencer ?
Ce questionnement est une caractéristique des romanciers
contemporains souvent plus intimistes, ou dans le plus mauvais
des cas, plus nombrilistes que ceux d'antan. La mode littéraire
est aujourd'hui à l'introspection, au dévoilement
total, à l'auto fiction dans laquelle on sort ses tripes
avec allégresse. Il y a globalement dans la littérature
d'aujourd'hui, moins de personnages, et lorsqu'il y en a, ils
n'ont pas la même fonction démonstratrice que les
personnages des romanciers du siècle dernier. De plus,
la psychanalyse est passée par là, poussant l'auteur
à prendre quelque distance avec ce qu'il écrit
: il sait bien, au fond, qu'en écrivant, même s'il
ne parle pas directement de lui, c'est tout de même lui
qu'il met en scène, que ses choix de personnages ou de
situations ne sont pas neutres mais au contraire le représentent,
le décrivent avec plus d'exactitude que la plus parfaite
des biographies.
Partant
de là, Auster a imaginé, pour bâtir son
histoire, une situation de départ simple et même
classique, mais qui va devenir rapidement labyrinthique. Le
narrateur, Sidney Orr, est un jeune écrivain New-yorkais
prometteur. Vous pourriez déjà commencer à
bâiller d'ennui devant la banalité de ce choix
: un choix de fainéant pourriez-vous dire. Un auteur
qui choisit comme personnage principal un écrivain, sait
qu'il ne perdra pas ainsi un temps précieux pour se documenter.
Si vous pensez ainsi, vous vous trompez lourdement ! Le choix
de Paul Auster est imposé par l'idée de départ
: son narrateur ne peut être qu'un romancier, et même
un romancier New-Yorkais !
Sidney Orr est donc marié à une femme qu'il aime
et qui l'aime, tout va bien, semble-t-il, de ce côté.
Il sort de l'hôpital et d'une maladie, dont on saura peu
de chose au début du roman, sinon qu'elle a failli le
tuer. Très vite, poussé par une nécessité
qui semble vitale, il commence à écrire une histoire,
sur un carnet bleu provenant du Portugal, acheté à
un papetier chinois du nom de Chang. Nick Bowen est le héros
de cette histoire que Sidney commence à écrire
dans le carnet bleu. Auster va donc mener en parallèle
l'histoire personnelle de Sydney et celle de Nick, le héros
de son roman, et va peu à peu nous montrer toute la complexité
des liens qui lient ces deux histoires, et à travers
cette complexité, nous dévoiler les ressorts même
de l'écriture romanesque et ses implications.
Nick
est un éditeur qui vit et travaille à New York,
tout comme Sidney. Il reçoit de Rosa Leightman, petite
fille de Sylvia Maxwell, écrivain connu et décédé
depuis peu, le manuscrit d'un roman jamais publié : "
la Nuit de l'oracle ". Nick frôle la mort quand
un objet tombé d'un toit s'écrase à quelques
centimètres de lui. Et il décide brusquement de
quitter sa femme, de lâcher son travail, sans rien dire
à personne, et de partir vivre une autre vie à
Kansas City, où il va se retrouver - hasard des rencontres
- à l'hôtel Hyatt Regency.
Quel est le rapport entre la vie de Sidney Orr et ce qui arrive
à Nick Bowen ? Paul Auster nous le révèle
au tout début du livre : l'ami le plus proche de Sidney
Orr, John Trause, écrivain reconnu, lui a suggéré
d'utiliser l'histoire de Flitcraft et d'en faire un roman. Flitcraft
est un personnage tiré du roman Le faucon maltais
de Dashiel Hammet (histoire dans l'histoire à l'intérieur
de ce roman). A la suite d'un incident qui a failli lui coûter
la vie, Flitcraft prend conscience que " le monde est
régi par le hasard " et il quitte, sans rien
dire à personne, son travail, sa famille, pour vivre
une nouvelle vie dans une autre ville.
On voit ici à l'uvre un des thèmes abordés
par Paul Auster : le rôle de l'intertextualité
dans la création romanesque. Il y a rarement une table
rase dans l'écriture romanesque, la littérature
est le matériau de base de la littérature, mais
comment cela peut-il se passer dans la vie du romancier, d'une
façon concrète ? Comment le romancier se nourrit-il
de ses rencontres littéraires pour créer de nouveaux
univers ? C'est un des nombreux thèmes de ce roman, qui
en contient bien d'autres !
Ainsi de la part du hasard dans le choix des personnages et
des évènements. Tout comme le hasard a failli
coûter la vie à Flitcraft (ou lui sauver la vie
selon le point de vue que l'on adopte), il intervient constamment
dans les choix du romancier. Ainsi, nous dit Sidney Orr dans
une note de bas de page de son carnet le choix de Kansas
City comme point de chute pour Bowen était arbitraire-
c'est le premier endroit qui m'était venu à l'esprit,
sans doute parce que c'est une ville tellement éloignée
de New York, coincée en plein centre des terres : Oz
dans toute sa glorieuse étrangeté. C'est après
avoir embarqué Nick à destination de Kansas City
que je me suis rappelé la catastrophe du Hyatt Regency,
un événement authentique qui s'était passé
quatorze mois auparavant (en juillet 1981).
Dans la création d'un personnage est-ce toujours la part
de hasard ou un processus mental inconscient, lié à
des souvenirs lointains et déformés, à
des lectures oubliées ? Sidney Orr tente de comprendre
comment il a créé le personnage de Sylvia Maxwell,
l'auteur du livre la Nuit de l'oracle que veut publier
Nick Bowen. A-t-il inventé ce nom, ou bien est-il celui
d'une romancière qu'il a lu jadis et qu'il a oubliée
? La Nuit de l'oracle est-il le titre d'un livre qui
a été réellement écrit ? Tout cela
est brumeux pour lui, impossible de faire la distinction entre
l'imprécision de ses souvenirs et la création
de son imagination. John Trause, son ami, a lu des livres d'une
Sylvia Monroe, mais Sylvia Maxwell, ça ne lui dit rien.
Sylvia Monroe a écrit un livre dont un des titres comporte
le mot nuit, mais c'est bien mince, d'autant plus que
lui-même n'a pas lu ce livre.
De même le choix par Sidney Orr du personnage de Ed Victory,
chauffeur de taxi qui doit jouer un rôle déterminant
dans la vie de Nick Bowen, est aussi le compromis entre le hasard
et le fruit des lectures de Sidney. Celui-ci décide de
faire de Ed Victory un collectionneur d'annuaires téléphoniques.
Or Sidney possède un exemplaire d'un des annuaires téléphoniques
des années 1937-38 de Varsovie. Comment ce simple objet
peut-il intégrer le roman ? Que peut imaginer Sidney
pour justifier qu'un personnage devienne un collectionneur obsessionnel
d'annuaires téléphoniques ? Quels sont les mécanismes
qui relient la vie et les expériences de Sidney Or à
ce personnage (ainsi qu'au personnage de Bowen) ? Paul Auster
nous le montre tout en créant sans avoir l'air d'y toucher,
des personnages secondaires puissants et originaux, à
tel point qu'on se dit que n'importe lequel d'entre eux ferait
un extraordinaire héros d'un autre roman. On découvre
à travers eux, au fil des pages, comment le plus petit
événement de la vie, l'information qui semble
la plus dérisoire, peuvent servir de matériau
pour construire, créer, inventer.
Mais
cette création n'est pas neutre pour l'écrivain,
elle va à son tour influencer sa vie, les personnages
même. C'est l'objet d'une discussion entre le narrateur
et son ami John Trause.
Celui-ci lui parle d'un écrivain qu'il avait connu et
qui avait décidé de ne plus écrire car
il tenait un de ses poèmes pour responsable de la mort
de sa fille. Nous avons parlé assez longtemps de cette
histoire, John et moi, et je me souviens de la fermeté
avec laquelle je condamnais la décision de l'écrivain
comme une aberration, une lecture erronée du monde. Il
n'existait aucun lien entre l'imagination et la réalité,
disais-je, aucun rapport de cause à effet entre les mots
d'un poème et les événements de nos vies.
(
) A ma surprise, John était d'avis opposé.
(
) Les pensées sont réelles, disait-il,
Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel
et parfois nous en savons certaines choses avant qu'elles ne
se produisent, même si nous n'en avons pas conscience.
Nous vivons dans le présent, mais l'avenir est en nous
à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu'on
écrit, Sid. Pas pour rapporter des événements
du passé, mais pour en provoquer dans l'avenir.
Paul Auster nous entraîne là dans un autre lieu,
plus mystérieux, qui nourrit le désir d'écrire.
Il l'évoque à travers l'évolution du personnage
Sidney Orr : dans quelle mesure les mots jetés sur le
carnet bleu vont-ils influencer sa vie, être parmi les
éléments fondateurs d'un drame ? Sidney Orr finit
par comprendre ce que voulait dire son ami et déchire
le carnet. A certains moments, écrit Sidney Orr
après avoir déchiré le carnet, pendant
ces quelques jours, j'ai eu l'impression que mon corps était
transparent, une membrane poreuse à travers laquelle
pouvaient passer toutes les forces invisibles du monde-un réseau
aérien de charges électriques transmises par les
pensées et les sentiments des autres. Je soupçonne
cet état d'avoir été à l'origine
de la naissance de Lemuel Flagg, le héros aveugle de
La Nuit de l'oracle, cet homme si sensible aux vibrations qui
l'entouraient qu'il savait ce qui allait se passer avant même
que n'aient eu lieu les événements eux-mêmes.
Je ne savais pas, mais chacune des pensées qui me passaient
par la tête me désignait cette direction.(
)
Le futur était déjà en moi, et je me préparais
aux désastres à venir.
Un
des éléments caractéristiques de ce roman
est la longueur des notes de bas de page. Certaines d'entre
elles s'étalent sur trois pages du roman, et on peut
se demander pourquoi Auster a utilisé cette technique
plutôt que d'incorporer ces notes dans le cours du récit.
La longueur des notes heurte le lecteur en coupant le rythme
de la lecture, puisqu'il faut revenir sans cesse en arrière,
plusieurs pages avant. En même temps, chacune de ces notes
est écrite avec un tel luxe de détails, et une
telle habileté qu'on finit par souhaiter qu'elle ne s'arrête
pas : elles sont aussi intéressantes, y compris d'un
point de vue romanesque, que le récit initial ! Il y
a chez Paul Auster le désir de jouer avec le lecteur
sur l'aspect contradictoire de ces notes de bas de page : d'une
part elles ancrent le lecteur dans la réalité,
en donnant au récit une véracité réaliste
analogue aux notes de bas de page utilisées par Jules
Verne dans ses romans. D'autre part, et contradictoirement,
elles tentent, par leur longueur même, de rompre avec
l'illusion romanesque en amenant le même lecteur à
établir une distanciation critique dans sa lecture un
peu analogue à celle que pratiquait Diderot dans Jacques
le fataliste .
Mais
il y a bien d'autres pistes de lecture dans cet extraordinaire
roman, un article n'y suffirait pas ! Je vous laisse donc le
soin de les découvrir, et d'en découvrir d'autres
encore ! De toute façon, vous l'avez compris, j'ai beaucoup
aimé ce nouveau roman de Paul Auster, une vraie mine
d'or (d'Orr), le genre de livre qu'on ne se lasse pas de relire
parce qu'on est assuré d'y découvrir de nouvelles
pépites !
Jacques Teissier
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