Histoire d'une folie peu ordinaire

On part, de Christophe Spielberger

Editions 00h00.com

par Jacques Teissier

 

Voici un roman comme il en est peu, le deuxième livre de son auteur. Son  premier roman : « Touché !», ayant été publié aux éditions du Seuil. Au premier regard, on peut dire : encore un livre sur l’amour fou, la folie d’amour, ou la folie tout simplement. Un thème si souvent rebattu, qui semble si éculé, que l’on peut se demander comment un romancier peut encore le choisir. Mais les thèmes originaux sont bien rares, et on peut même dire que tout a déjà sans doute été écrit, l’originalité semble impossible à trouver. Que faire ? Entrecroiser des thèmes différents dans une même histoire ?   Pourquoi pas en effet. Mais les possibilités restent limitées.   Et pourquoi écrire si c’est pour répéter, même avec talent, une histoire déjà traitée mille fois ? J’imagine que Christophe Spielberger s’est posé la question. Sa réponse est claire : l’originalité, il faut la chercher à la fois par le regard décalé qu’il pose sur ces personnages, et surtout, surtout, dans l’écriture elle-même. « On part » est, de ce point de vue, une vraie réussite.
Mathieu, Bénédicte, Armand, c’est à dire le mari, la femme et l’amant... de quoi vous faire bailler d’ennui tellement ce trio est éculé. Mathieu et Bénédicte s’aiment. Il répare des photocopieuses et elle est conductrice de métro. Ils doivent partir, prendre des vacances, c'est pour demain. Et puis, le matin,  Mathieu voit que Bénédicte est froide, ne bouge plus. Mais elle ne peut pas être morte, c’est impossible. Seulement endormie, un peu plus longtemps que d’habitude, voilà tout. Mathieu, en découvrant  le corps sans vie de Bénédicte, disjoncte. Il garde le corps plusieurs semaines. Et finit par être accusé du meurtre de sa femme.  Sur ce point de départ simple, sans fioritures scénaristiques, Christophe Spielberger réussit  à écrire un livre prenant, surprenant, émouvant parfois, et drôle très souvent. Il joue avec les mots, les mâchonne, les invente quand c’est nécessaire, crée son langage personnel, un véritable langage d’écrivain.

« Mathieu et Bénédicte se sont connus sous la coque de noix d’un amphithéâtre, à l’université ils ne voulaient pas être professeurs. S’être rencontrés, c’était vie active, se cultiver tant qu’on peut, puis tenter le deux-tendre. Ils n’allaient qu’aux cours intéressants, nourrissaient leur sucre au balcon. Un jour clouté comme culotte, Bénédicte a dit j’arrête l’étude, passer mon concours ce sera coller au terrain, cheminer vers le nid. Elle avait réussi l’examen souterrain à vingt-deux ans, c’était ravissant, mais part devant je te rejoins, Mathieu voulait l’univers encore un peu. Il s’était arrêté l’année d’après grâce aux malices d’un trombone, vous avez du fil à retordre, on vous garde. Mathieu était rentré en compagnie à vingt-trois ans. Lui et Bénédicte s’aimaient tout le temps il fallait se mettre à le vivre, un bocal de pommes vaut mieux qu’un glucomètre, ils avaient trouvé des formules comme des cœurs capsules. »

Et c’est la lente progression vers la logique implacable de la folie de Mathieu, dans laquelle  Christophe Spielberger ne nous épargne rien, aucun détail, surtout pas les plus noirs ou les plus horribles. Cette logique interne de la folie, nous la suivons encore à travers Mathieu et son internement chez les fous, où un « sage » va s’occuper de lui en lui administrant du doximum.

L'auteur use d'une langue elliptique, redoutablement efficace et poétique en même temps.  En quelques pages, voila les deux personnages campés et leur univers déjà dessiné, en quelques phrases.  Il ne manque plus qu’Armand, l’ami de la famille, le « psycul » qui aime l’oseille et joue régulièrement aux tarots avec eux, personnage qui prend de plus en plus d’importance  au fil des pages et du déroulement implacable de l’histoire, un personnage trouble et antipathique, l'exact opposé de Mathieu.

L’utilisation du présent de l’indicatif donne à l’histoire une tonalité très particulière, et nous met au diapason immédiat de la folie de Mathieu, du mécanisme qui le pousse à se venger d’Armand, son ami « psycul » qui l’a tant berné et manipulé.

 Ce roman a été refusé par plusieurs éditeurs « goncourables », nous dit Christophe Spielberger, qui voit là très justement le signe d’une frilosité de l’édition française contemporaine, plus souvent soucieuse de « romans d’élevage » que de découvrir de véritables écrivains novateurs. Ils ont raté le coche en refusant ce livre, et on ne peut que remercier 00h00.com d’avoir eu le flair de repérer un talent plus que prometteur.

 

 Jacques Teissier

 
                                                                                  

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