| Une fois nest pas coutume et bien que de
nombreux articles soient déjà parus sur ce titre étonnant, ce livre et lunivers
quil relate mont tellement touché et bousculé que javais envie
den parler à un cercle plus large que celui de mes familiers. Lagitation
médiatique autour de sa parution est retombée et je peux, sans me sentir en compétition
avec les chroniqueurs à qui on réclame un papier, me laisser aller à évoquer ce roman
qui colle tellement à la réalité quil nen est plus un.
Je rappelle brièvement le sujet : Jean-Claude Romand, après sêtre fait passer
auprès de ses proches, presque vingt ans durant pour un médecin de lO.M.S, et
près dêtre découvert, décime sa famille entière avant de tenter de se suicider.
Appréhendé, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Les faits sont
effroyables et le sentiment dépouvante aggravé encore davantage par
lapparence inoffensive et banale de lhomme. Comme sur tous les atroces
champs de bataille, ne subsistent plus aujourdhui que des victimes.
Alors, document, analyse ? La rencontre avec un livre est aussi question de
circonstances et celui-ci ma cueilli au bon moment. Emmanuel Carrère que
javais découvert depuis déjà longtemps avec « La moustache », ma raconté
cette fois, avec une maîtrise parfaite, lindicible et cauchemardesque histoire de
Jean-Claude Romand et de ses proches.
Le fait divers, à lépoque, je ne sais pas pourquoi, métait passé
inaperçu, enfin davantage que laffaire H.B ou Florence Rey. A la sortie du livre
dEmmanuel Carrère, les faits sont remontés à ma conscience comme de vieux
souvenirs oubliés et jai tout de suite su que jallais lacheter et ne
pas le regretter. Le livre sattache donc à rendre du mieux possible la réalité
complexe dun univers psychologique extrêmement tendu, littéralement asphyxié pour
en suivre les rouages jusquaux aboutissants. Des tenants, nous nen
découvrirons pas, pas davantage que de causes profondes si ce nest que le drame
paraît se réduire à une simple question de vanité démesurée sous un masque de
modestie feinte, alliée à une inconscience totale de la gravité des actes accomplis, en
loccurrence ici, le mensonge comme principe de vie appliqué au quotidien.
Emmanuel Carrère a su adopter un ton neutre, en tout cas dénué de toute passion, et
se placer en un point suffisamment reculé pour bénéficier dune vision large
tendant vers la plus grande objectivité possible. Il a, de par cette espèce de
fascination pour le malaise dont il semble imprégné, et de par cette hypersensibilité
intuitive dont il paraît jouir, la faculté de nous retranscrire le cauchemar au
cur même du quotidien familier. Le livre parvient à transmettre cette incroyable
expérience humaine, je veux dire à nous la rendre tangible avec toute la rigueur
dun scientifique décrivant les trajectoires et les caractéristiques de particules
en mouvement. Cest un flash, un instantané sur une scène de léternelle
bataille que se livrent les forces du bien et du mal. Cest, en même temps que le
fait divers, un questionnement sur ce que nous sommes tous potentiellement, au moins en
germe, et que nous nous efforçons dignorer la plupart du temps. Cest une
tentative de délimiter, même approximativement, la zone où lindividu bascule, et
sa vie avec, incluant les autres aussi, dans un espace de non-retour, derreur et de
folie « ordinaire ».
Le mensonge était un moyen redoutable pour Jean-Claude Romand, de prendre du pouvoir sur
sa famille dabord, puis sur son entourage ensuite, tout en ne se confrontant jamais
à la réalité et aux autres comme interlocuteurs possibles ou « régulateurs ». Il
sétait institué lui-même comme son propre créateur omnipotent, de sa vie en tout
cas jentends, et jamais contrarié.
Des « Jean-Claude Romand », sans tomber dans une spirale paranoïaque ni jouer les David
Vincent, jen suis intimement convaincu, nous en côtoyons tous chaque jour. Ils
nont simplement pas poussé la supercherie au point où lui la fait. Ou ils ne
se sont pas encore fait démasquer, en tout cas pas de façon aussi manifeste à la face
de la société toute entière. Ce qui est inouï et a sidéré tout le monde, cest
lincroyable durée dans le temps (dix-huit ans) de limposture jouée à ses
proches les plus intimes. On songe tout de suite à la tension psychologique quil
aurait dû devoir résulter dune dissimulation dune telle envergure et pendant
si longtemps. Mais si lon prend comme postulat que lhonnêteté nest
quune valeur, somme toute, pas primordiale, on ne sétonne plus de
létonnante facilité avec laquelle un individu peut alors saccommoder du pire
et du résultat funeste de celui-là. Quant à la durée, on constatera que la grande
majorité des malfaiteurs plus traditionnels de la vie courante exerce ses délits sans
limitation dans le temps, à savoir jusquà ce quon les arrête.
Emmanuel Carrère a écrit de la seule façon possible, un tel livre sur ce sujet. Son
style est très sobre, avec des phrases courtes et une précision parfaite dans la
pensée. Lanalyse se tient au plus près de la description courante, collant au cas
personnel, mais sans extrapolation fumeuse. Rien de malsain ni de mercantile dans son
projet mais le désir intelligent dapprocher linexplicable.
Rémi Roudaut |