Charles Juliet,
L’Autre Faim. Journal V, 1989-1992, P.O.L, 2003, 286 p.19 €
ISBN : 2-86744-933-2

par Stéphane Roche

« Pourquoi ce besoin de déposer la substance de ma vie dans des mots ? », note Charles Juliet en date du 31 mars 1990. Cette question, significative du rapport que le diariste entretient désormais avec l’écriture de soi, interroge la nouvelle nécessité d’une pratique initiée près de trente-cinq ans plus tôt. Par l’écoute accordée à l’extérieur, L’Autre Faim déplace les enjeux qui présidèrent à la tenue du Journal, en 1957, et en accentue encore l’orientation donnée par Accueils au cours des années 1982-1988.

En reliant constamment une conscience individuelle à la communauté humaine, les notes consignées entre 1989 et 1992 affirment sereinement la maîtrise d’une vie ouverte sur le monde, espace où le sujet continue de définir sa place et son rôle. À l’émotion ressentie devant des événements tragiques, qu’ils soient d’ordre historique, politique ou social, font écho des réflexions sur la santé de la condition humaine. La dimension personnelle réside le plus souvent dans l’empathie éprouvée pour « des êtres démunis, jetés dans une situation qui les dépasse », et informe de brèves chroniques qui préfigurent les nouvelles d’Attente en automne parues en 1999. La distance prise avec l’existence personnelle instaure ainsi de nouvelles voies pour l’expression de l’intime, considéré comme expérience de la difficulté d’être et de trouver un sens à sa vie.

La quête introspective, la recherche d’un langage apte à dire le « vrai », soit une juste perception du réel... s’effacent devant le simple bonheur de se dire : pour jouir de soi en revenant sur les étapes d’un parcours ayant valeur d’exemple, et s’assurer de cet accomplissement à travers la re-connaissance, chez autrui, de la « solitude [dont il a] été prisonnier pendant des années ». La compassion joue comme vecteur de compréhension totale, de plénière communication. C’est ainsi par le biais privilégié d’une souffrance commune, perçue comme universelle, que le diariste peut « rejoindre » tel interlocuteur rencontré incidemment. Par exemple, à l’occasion d’une conversation avec une certaine N.D., s’esquisse une philosophie de la relation humaine comme « échange dans l’essentiel, de centre à centre ». Parmi ces nombreuses rencontres fusionnelles, la plus emblématique est sans doute celle de l’écrivain portugais Miguel Torga, faite en compagnie de Claire Cayron, la traductrice de son Journal intitulé En Franchise intérieure. Bien d’autres sont encore mentionnées, ainsi que des comptes rendus de séjours à l’étranger (Écosse, Québec, Grèce, Tunisie, Suisse, Autriche, Pologne, Allemagne, Portugal), et diverses lectures, de Nicolas Bouvier à Raymond Carver, de Jacques Lacarrière à Tan Zhen, un penseur chinois du XVIIe siècle.

Cette évolution s’inscrit dans le cadre symbolique d’un « destin », marqué par l’avantage pris dans le combat pour la connaissance de soi, l’épanouissement d’une liberté-rédemption conquise dans le mouvement d’un voyage initiatique sans fin. C’est donc paradoxalement sur le mode rétrospectif que se trouve surtout évoquée cette « autre faim », spirituelle, qui « tire l’être hors du quotidien » et le condamne « au chemin de la solitude/le voue à l’errance/à la recherche inlassable/de l’oasis/de la paix/de l’eau ensoleillée/de la source », comme l’annonce le poème inaugural. Heureuse malédiction que cette descente aux enfers, cet exil au sein de ses propres ténèbres, cette souffrance qui sauve et purifie en permettant in fine la transmutation du « moi » au « soi ». La passion cathartique est ici synonyme de seconde naissance, d’une sublimation de la mélancolie par le désir d’être-en-relation, vers l’assomption d’une identité avec laquelle on se sent en accord. L’écriture, tendue vers un idéal de plénitude existentielle, apparaît dès lors comme le moyen d’entretenir cette faim d’absolu, en une thésaurisation d’instants de vie qui alimentent l’incessante ressaisie de l’histoire personnelle. Au jour le jour, le présent prend sens en fonction d’un passé dont il est la révélation, la récompense, et le centre de perspective.

Mais la tension narrative du Journal se trouve d’abord mise en abyme par l’actualité même de l’écrivain. Omniprésente durant les deux premières années, la référence à L’Année de l’éveil se signale à l’envi comme le principal foyer d’inspiration du texte. Le succès, qui ne vaut pas à l’auteur que de chaleureux hommages de la part d’Anciens Enfants de Troupe, est accueilli avec « plaisir et détachement ». Il a pour effet remarquable d’entraîner une levée des inhibitions, laquelle se manifeste par une conscience clarifiée du chemin parcouru. Elle donne aussi lieu au détail d’une conception personnelle de la création littéraire toujours plus affirmée, exigeant « que vie et oeuvre concordent, que la première authentifie la seconde, qu’elles soient unies l’une à l’autre comme les pierres d’un même édifice. » Contigûment, c’est l’esthétique propre à l’écriture de l’intime qui s’en trouve éclairée et précisée. En réponse aux soupçons jetés sur la sincérité d’un Journal qui sera publié, et afin de se prémunir contre l’écueil du narcissisme, Charles Juliet revendique son rapport à l’écriture en principe moral, comme un véritable acte d’altruisme : « Écrire, pour moi, c’est [...] avoir mes racines dans cette part commune, et partant de mon vécu, mettre en mots ce en quoi je souhaiterais que mes semblables puissent partiellement ou parfois totalement se reconnaître. »  Et il ajoute aussi, quelques mois plus tard : « Lorsqu’on écrit un Journal, pire que la complaisance : l’autodépréciation. »

Une importance accrue est ainsi donnée aux notes aphoristiques et aux fragments d’autobiographie, efflorescence des textes reproduits in extenso (Bram Van Velde ou l’infigurable, Écrire la voix, La Douleur d’être, en hommage à Louis-René des Forêts...), et germe de ceux publiés à la même époque (L’Inattendu, Dans la lumière des saisons...), ou encore en projet (Lambeaux). De fait, le tissu du Journal se trouve transformé par cette expansion de synthèses réflexives et de bilans existentiels. Comparables à des leçons de vie, ils dilatent l’horizon où se projette plus loin l’aventure de la quête de soi. Si ce cinquième tome présente donc d’évidentes caractéristiques du Journal d’écrivain, il continue de s’en distinguer par le refus de la facilité inhérente à ce type d’écrits : le bavardage solipsiste et la provocation exhibitionniste. Au contraire, celui qui se sait doué de « la ténacité du paysan » entend « continuer à creuser son sillon », et se tenir fermement à l’exigence d’une écriture ordinaire, discours sur soi destiné à chacun. C’est là aussi ce qui renforce l’autorité de Charles Juliet dans le champ littéraire contemporain. 

 

Stéphane Roche