Oublier le temps,
un livre de Peter Brook,
rédigé en français avec la collaboration
de Micheline Rozan et Dominique Eddé,
aux éditions du Seuil

par Catherine Raucy


Peter Brook a eu de la chance. La chance de naître anglais, en réalité fils d'émigrés russes -- Bryk devenant Brouck, puis Brook sous la plume des employés au registre des douanes... --, et de grandir au pays de Shakespeare dans une famille inventive et sensible. La chance de trouver sa voie très jeune: l'amour du théâtre né dés l'enfance, au spectacle d'un théâtre de carton peint, le goût de la mise en scène; et à vingt ans à peine, le voilà qui monte Peines d'amour perdues au festival de Stratford-on-Avon...
Il a eu la chance aussi de rencontrer une source de sérénité, à travers un enseignement inspiré par celui du philosophe Gurdjieff qu'il suit depuis de nombreuses années, et celle de porter en lui une soif inépuisable de recherche, du théâtre au cinéma et à l'opéra, des expériences d'avant-garde des années 60 au travail sur l'improvisation mené dans les années 70, des mises en scènes les plus prestigieuses aux spectacles improvisés sur un tapis dans les villages du Niger.
Ce livre n'est pas une autobiographie personnelle -- la vie privée n'y est évoquée que par allusions --, ni même un récit rigoureusement chronologique: les rencontres évoquées (celles de Paul Scofield, de Jeanne Moreau, de Glenda Jackson, pour n'en citer que quelques-unes) donnent lieu à des anticipations du récit, à des plongées dans le temps encore à venir, qui bouleversent l'ordre de la narration. A l'image des ressources mises en jeu par l'acteur et le metteur en scène lors d'un travail de création, le livre "est plutôt un réservoir de signaux fragmentaires qui attendent que le pouvoir de l'imagination leur donne vie." Mais il est aussi, de la part de ce metteur en scène reconnu, un bel hommage rendu à tous les êtres remarquables -- enseignants, acteurs, producteurs, administrateurs de théâtres -- qu'il a pu rencontrer dans son travail. Et comme tel il parlera à tous ceux qui aiment le théâtre et le spectacle vivant.


P.S. : Un passage à souligner, en ces temps envahis par le spectacle de la guerre.
Dans les années 60, Brook et sa troupe préparent un spectacle collectif, inspiré par la guerre du Vietnam.


"Nous restions stupéfaits par la recherche esthétique indécente d'un grand nombre de photos de guerre, de surcroît primées. Sur des bandes enregistrées, nous écoutions les commentaires et les rires d'équipages de bombardiers, des rires de gosses fous de joie devant les éclairs colorés et les bouffées de fumée blanche qui transformaient en jouets les villages en feu et les vies détruites. (...)
Un jour, un jeune Indien me glissa dans la main une petite pièce de cinq pages qu'il avait écrite à partir de la Bhâgavad-gîta . A l'époque, ces mots n'évoquaient rien pour moi, mais je reçus de plein fouet l'image centrale de ce mince texte. Elle représentait un grand guerrier qui, au moment de donner le signal destiné à déclencher une bataille apocalyptique, arrête de manière inattendue son char entre les deux armées et demande: "Pourquoi devons-nous nous battre?" Nous nous sommes interrogés sur ce qui se passerait si le général en chef des forces améraicaines s'arrêtait subitement et se posait la même question. Puis, nous prîmes conscience de l'impossibilité d'un tel scénario, qui relevait d'une fiction poétique, car la roue de la guerre à laquelle un général est enchaîné ne peut jamais s'arrêter de tourner, même pour un instant."