Liturgie,
un recueil de nouvelles
de Marie-Hélène Lafon

(aux éditions Buchet-Chastel)


par Catherine Raucy


Depuis Maupassant et la Félicité d'Un Coeur simple, le monde paysan s'est vu délaisser peu à peu par la littérature. Dans les nouvelles de Marie-Hélène Lafon, la présence constante de la terre, mais aussi des corps fait parfois penser au conteur naturaliste, tout comme l'évocation d'une sexualité hâtive, parfois brutale. Cette dimension physique des personnages s'impose dés la première nouvelle, celle qui donne son titre au recueil. Ce court texte évoque en effet, avec pudeur et crudité, le rituel de la toilette du père, la crainte des filles devant cet homme autoritaire ("Tout était à lui, il avait tout payé, la maison, la grange et l'étable, les terres, les bêtes. Il avait donné là le plein de ses forces d'homme.") qu'elles doivent chaque dimanche approcher pour lui laver le dos, comme pour les obliger à toucher cette force qu'elles redoutent tout en s'inclinant devant la légitimité de son pouvoir.
Les nouvelles suivantes dessinent d'autres personnages, à la fois proches et différents, comme les membres d'une même famille. Il y a Jeanne, la fille de paysans devenue institutrice, qui a gagné une forme de liberté en la payant du prix de la solitude et de la séparation: "Elle n'était plus de ceux qui gagnent leur vie avec les bêtes, leur viande, leur lait, avec la terre ouverte, charruée, ensemencée, avec ce que la terre donne et ce qu'elle refuse, avec les saisons, leurs attentes longues, leurs coups de colère et leurs soudaines embellies". Il y a Alphonse, le plus étrange et le plus touchant: "Il ne ressemblait à personne (...) Il connaissait les travaux des femmes. Il savait le prix d'un sol bien frotté, d'un drap bien tiré sur des couvertures rafraîchies. Il respectait. Elle eut pour lui de menues attentions de bête furtive, une framboise velue cueillie en cachette au jardin, tiède contre la langue, une feuille de menthe froissée près de la fontaine, qui parfumait les doigts et qu'il humait...".
Ces lignes sont très représentatives du style et du ton de tout le recueil, rédigé en phrases courtes, attentives aux menus détails; mais ce minimalisme de l'écriture, qui évoque parfois le style à la fois orgueilleux et volontairement humble des Vies minuscules de Pierre Michon, n'a rien de mièvre, au contraire. Il brosse en quelques traits une image âpre et respectueuse de la vie des paysans d'Auvergne (la dernière nouvelle évoque Aurillac, la rudesse du pays d'en haut, et le pays d'en bas gagné par la modernité), une image à la fois réaliste et intemporelle, compatissante et sans complaisance, empreinte d'une émotion vraie. "C'était tout. Il avait respiré là. Il n'y avait rien d'autre; rien à savoir, à comprendre de ce qui l'avait poussé à refuser, à s'en aller, à dire vous ne m'avez pas su je m'échappe c'est trop de tout qui pèse trop de rien et je ne pousserai plus la neige des jours avec mon ventre. Roland n'avait pas parlé avec ces mots qui étaient à moi et roulaient dans ma tête. Roland n'avait pas parlé. Je devais rester moi aussi dans son silence qui était celui des bêtes, des arbres, des choses, un silence plein de signes inaudibles et indéchiffrables."