Une photographie d'Antoine Raucy

Le Passage
de Louis Sachar
Traduit de l'américain par J.L. Ménard
Editions l'école des loisirs

par Catherine Raucy

 

Le Passage a pour cadre un décor de western: soleil de plomb sur un lac asséché, caillasse et herbes dures à perte de vue, horizon de montagnes arides, une terre hostile peuplée de lézards venimeux et autres bêtes inquiétantes.


Mais le nom de l'endroit -- le Camp du Lac vert -- ressemble à une mauvaise farce, et ceux qui le hantent ne sont pas des cow-boys solitaires, mais de jeunes délinquants condamnés à creuser le sol rocailleux sans savoir pourquoi.

C'est dans ce monde lunaire, absurde, abandonné qu'est envoyé un jour Stanley Yelnats, pour une obscure histoire de vol de baskets. Costaud, mais placide, le garçon découvrira peu à peu la dure vie du camp, l'écrasante fatigue, la soif, la tyrannie capricieuse des moniteurs et de Monsieur le Directeur, la hiérarchie qui s'est instaurée dans le groupe des jeunes forçats.

Mais l'écriture du récit donne à ce tableau les couleurs de l'humour, suggère la complicité et la chaleur que ces gosses perdus parviennent, en dépit de tout, à préserver. Stanley, rebaptisé par ses camarades l'Homme des cavernes, apprendra donc, jour après jour, à surmonter la fatigue, à se jouer des adultes pour mieux s'en protéger, à vivre l'amitié et l'entr'aide.

Abordant à travers son histoire les grands thèmes de l'imaginaire enfantin, la peur, la ruse, l'amitié, l'affrontement avec le monde, le Passage semble une version stylisée du Tom Sawyer de Mark Twain, transposée dans les déserts du Texas.

Mais progressivement l'auteur va démultiplier et étoffer la trame de ce récit initiatique, en remontant aux racines des personnages, aux origines du lieu. Et ces origines sont celles de l'Amérique: l'Amérique des petites villes de l'Ouest et des hors-la-loi, mais aussi l'Amérique des immigrants, des rescapés débarquant de l'Europe centrale et de l'Europe du Sud jusque dans le Nouveau Monde, avec l'espoir d'une vie nouvelle.

Entrelaçant le passé et le présent, le roman dévoile peu à peu les liens qui rattachent à ce passé les condamnés du Lac vert et leurs gardiens; rétablissant une filiation entre l'Amérique des pionniers et celle de la NBA, il inscrit dans le temps ce lieu hors du monde, du passé lointain du premier des Yelnats au passé récent de son arrière-petit-fils, de l'impitoyable présent à un improbable avenir.

Plus mystérieux au départ que le titre original, Holes ('Trous'), le titre français semble désigner à la fois le passage, vécu par Stanley, de l'enfance à une forme de maturité, mais aussi le tunnel que le récit semble progressivement creuser entre le passé et le présent, jusqu'à ce que ces deux mondes à la fois si proches et si lointains finissent par se rejoindre.

Le livre de Louis Sachar est accessible à de jeunes lecteurs, parce qu'il met en scène des personnages proches d'eux, mais aussi parce qu'il conte leur histoire avec une distance comique qui en atténue les cruautés. Il peut aussi être captivant pour un lecteur adulte parce qu'il présente une construction temporelle sophistiquée et pleine de sens, tout en conservant le ton du conte ou de la fable. Il est enfin original dans son regard, parce qu'il révèle une souffrance qui ne s'appesantirait pas sur elle-même, une sagesse qui ne se prendrait pas au sérieux. Quelque part entre les nouvelles mélancoliques de J. D. Salinger et les contes paysans d'Isaac Bashevis Singer...

Catherine Raucy