Les vasistas 

de Jean Grosjean (Gallimard)

par Catherine Raucy


Et aussi

    L’air immobile d’après midi. L’ombre immobile par terre. A peine si respirent les grandes herbes penchées. Une voix flûtée de merle par instant. L’insensible glissement de l’heure. L’errante odeur d’une bête pourrie. Et soudain la rumeur du vent dans les peupliers, la courbure des saules le long de l’eau, le charroi de nuages dans le ciel. Et aussi des trouées d’azur, mais elles s’en vont.


A première vue, la poésie de Jean Grosjean a pour objet des lieux, des lumières, des sensations comme ceux-là, insituables et éternels, des impressions à la fois infimes et essentielles. Chaque poème est un instant, «l’instant comme une rivière tranquille. L’instant visible comme un visage, mouvant comme un visage.» (Alphabet). Cette tranquillité, cette évidence, ce mouvement, ce sont eux que le poète cherche à saisir, à transmettre, et l’art est d’emprisonner dans les mots cette essence du moment, de faire entendre au lecteur le Verbe, mais aussi la réalité concrète, ressentie, face à laquelle il est né. Poésie de la lumière et du végétal où la précision du nom fait surgir la plante réelle, autour de laquelle le texte s’enracine.

Le quatuor

    Sous un porche de grange on écoute chanter les cordes. On voit poindre au loin des arbres au-dessus des blés comme nos dimanches au-dessus des semaines. Les nuages ont l’air en vacances, mais ils vont sagement verser de l’eau sur les villes. Les roses s’adossent au mur et mon âme à toi. Ton nom m’embaume comme des troènes de banlieue, comme les clématites sauvages. Tu as eu raison de le laisser quand tu es reparti dans l’ombre. Ton cri derrière la barrière comme si je n’étais pas venu. Répète, répète. Dans la nuit déserte les lueurs de ton cri.



Au milieu du recueil apparaissent cependant les ombres de la guerre, de la mort,

«Et ces lettres déchirantes
laissées contre un mur de ferme
le jour du dernier assaut.
»
(Le chant du départ)

La vie personnelle se fait ici plus visible, souvenirs des combats, des camps, du travail en usine réduits cependant à de simples allusions, d’une légèreté de touche semblable à celle des courtes élégies qui les ont précédées:

«    Le piano chantait
pour les pavots du jardin.
Au loin la voix du canon.
»
(Dans la rue)

Et certains textes prennent des allures de bilan, recensent en quelques lignes les impressions d’une vie d’homme, comme s’il s’agissait de condenser tout le livre:

Compte rendu

    L’ombre des arbres sur la route. Mais où va la route? Où allions-nous dans l’immobilité des jours pour que toute la nuit les constellations entendent tinter les cloches des vaches dans les pâtures? Et cette fatigue au fond des greniers où l’horloge du clocher fait retentir les heures d’insomnie. Nous avons été reçus en rêve dans ce monde, mais à notre retour nous dirons: L’ombre des arbres sur la route.



    Mais le livre n’est pas fini. Comme si c’était une réponse à ces ombres, au regard du poète sur le monde succède une évocation du Père et du Fils, à la poésie de la nature succède la poésie religieuse. Mais cette religiosité garde le même langage qu’auparavant, une prose d’une simplicité souveraine qui associe à la méditation chrétienne tout le monde terrestre, parce que de Dieu on ne sait guère s’il est «plus près de l’en haut que de l’en bas» (Dévolution). Et comme le Père se manifeste à travers le Fils, le dialogue entre eux se fait entendre dans la couleur des fleurs et l’ombre des feuilles:

«    Il s’était détaché du Père pour illustrer ce que c’est qu’être autre que le Père. Lui qui était l’autre en Dieu, il allait être l’autre autrement.
    Sa dernière pensée avait été pareille à la petite pensée sauvage dont ploie sur un talus l’étendard indigo. Penché sur ce monde qu’ils avaient fait à leur image il fut ému d’y voir l’ombre portée du Père comme l’arbre d’une rive assombrit sous lui le cours d’eau où frétille l’argent des vairons.
»  (Sa dernière pensée)

Tout comme les premiers textes approfondissaient un contact avec la nature, les derniers approfondissent le miracle de l’Incarnation en préservant son mystère; mais ils rendent aussi ce mystère très présent, nous mettent de plain-pied avec lui, instaurant une étonnante familiarité avec le divin. Comme le Fils a rendu le Père visible sur la terre, la poésie se fait reflet de l’évidence de Dieu, mais d’une évidence qui se dérobe. Le Fils est parti, mais Dieu est peut-être près de nous, dans ces jeux de lumière sous les arbres, caché derrière ce tutoiement qui n’a pas de nom...

Disposition

    La disposition des ombres au sol, leur familière étrangeté. Ombres d’arbres ou d’herbes comme une visitation. Le mur même avec son toit s’est jeté par terre. L’heure ne se souvient de rien, ne prévoit rien, seule avec l’air, avec les envols d’oiseaux, avec toi,dit-elle. Elle a pour visage la couleur du jour, la défleuraison de prés, les vergers jonchés de fruits. A la fois là et pas là. Mais rien d’autre, personne d’autre.

     

Catherine Raucy


Jean Grosjean est né en 1912. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes  (Terre du temps, La Gloire) ainsi que de récits en prose (Le Messie, Pilate, Darius), tous publiés aux éditions Gallimard. Il est également traducteur du Coran, de l’Evangile selon Saint Jean et des tragiques grecs.