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Le titre résume le livre: la fierté et la perte, l'union
familiale et son délitement. Le roman de Joyce Carol Oates
évoque une tragédie insidieuse, la lente destruction
d'un paradis qu'il décrit dans tous ses détails pour
que nous puissions mieux le voir sombrer.
Par la voix de Judd, le dernier-né, -- mais sans respecter
vraiment son point de vue, comme si cette voix était celle
de la famille toute entière -- voici que se découvre
à nous l'univers chaleureux et désordonné de
High Point Farm: parents, enfants, animaux innombrables, hangars
encombrés, rituels des travaux et des repas. Sur ce monde
joyeux règne la mère, Corinne -- sosie probable de
la romancière, qui dédie d'ailleurs le livre à
"ses"' Mulvaney --, maigre, rousse, dynamique, amoureuse
de la vie, de Dieu, de son mari et de ses quatre enfants. La vie
à la ferme est une vie concrète, où les liens
entre les êtres se manifestent avec évidence par les
surnoms affectueux, les codes partagés, où le temps
suit son cours -- le récit intègre en effet l'histoire
des origines, la rencontre des parents, la naissance de leur amour;
les enfants grandissent, parviennent au seuil de la vie adulte --
sans que se rompe cette harmonie. Pendant plus de vingt ans la famille
Mulvaney réussit ce miracle: créer un paradis sur
terre sur les contreforts des Chautauquas, à l'est de l'état
de New York.
Mais la tragédie se prépare, annoncée dés
les premières pages; elle mettra quinze ans pour parvenir
à son terme. Le roman en effet prend son temps: sept cent
pages pour explorer le malaise, la terrible fêlure qui graduellement
va séparer les uns des autres tous les Mulvaney. Une fête
de collège tourne mal, Marianne, la fille chérie,
en revient dégradée, meurtrie, le temps passe sans
rien guérir: et voici que la soeur et les frères,
les uns après les autres, doivent s'éloigner de la
maison. Le drame caché empoisonne toute l'existence de la
famille, précipite les séparations et les rend plus
amères, attise les désirs de vengeance, rend impossible
tout avenir. Autour des Mulvaney, la gène et la réprobation
s'installent, réduisant à néant les projets
du père. Aimé, aimant et néammoins opaque,
à la fois heureux et insatisfait, ce personnage est au coeur
de la tragédie: il donne son nom à la famille, le
couple qu'il forme avec Corinne en est le centre, et en même
temps il lui échappe, que ce soit par son ambition ou par
des voies plus obscures. Et le récit ne l'approchera vraiment
qu'une fois, quand il sera trop tard: la faille secrète que
portait en lui Michael Mulvaney disparaîtra à peine
découverte.
Evoquant une tragédie sans morts, ou presque, la romancière
donne pourtant à son "petit"' drame des enjeux
très forts: la relation de l'individu à son monde,
à ses proches, à la nature, à la société
où il vit, l'opposition souterraine entre deux modèles:
un bonheur généreux et anticonformiste (l'histoire
débute en 1976), lié au mode de vie rural des origines
de l'Amérique, et une société provinciale paisible
mais embourgeoisée, figée dans ses codes et ses statuts.
Et le récit intériorise ce conflit, montre comment
chacun des membres de la famille en prend progressivement conscience,
voit se défaire peu à peu le rapport harmonieux qu'il
avait noué avec le monde, jusqu'à ce que le paradis
originel disparaisse. Soumise aux attaques du temps, délaissée
par Michael, la vieille maison trahira de plus en plus la désagrégation
des liens familiaux, jusqu'à ce que les Mulvaney se voient
obligés de la quitter; mais la froideur sans âme d'une
maison moderne ou la laideur de chambres meublées ne leur
feront que trop sentir leur exil. A l'angoisse de la perte, à
la tentation de la vengeance correspondront d'autres décors,
des tavernes miséreuses, des marais obscurs. A chaque fois
la vitalité, la colère ou le désarroi des personnages
plongera ses racines dans l'espace extérieur, comme si c'était
cet univers qui les faisait agir et vivre. Et Marianne victime et
instrument d'un destin maléfique, Marianne habitée
pourtant, comme sa mère, d'une foi naïve et indéracinable,
n'aura de cesse qu'elle ne retrouve un jour un monde pareil à
celui de son enfance: bruyant, encombré, joyeux, ouvert à
toutes les formes de vie.
Célébration d'une famille et récit d'un voyage
au bout de la nuit, d'une ruine imprévisible et annoncée,
le livre de Joyce Carol Oates panse à la fin les plaies qu'il
a ouvertes: cela s'appelle l'aurore...
Née en 1938, Joyce Carol Oates a publié à ce
jour trente-huit ouvrages. Blonde, son dernier roman, paru en octobre
2000, est une "antibiographie"' de Marilyn Monroe.
En préambule à ce livre, nous ajoutons à cette
note un poème de Pier Paolo Pasolini,
lui aussi dédié à Marilyn.
Catherine Raucy
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