Nous étions les Mulvaney

un roman de Joyce Carol Oates
traduit de l'américain par Claude Seban
(éditions Stock, collection La Cosmopolite)

par Catherine Raucy


Un tableau de Laurence de sainte Maréville

 


Le titre résume le livre: la fierté et la perte, l'union familiale et son délitement. Le roman de Joyce Carol Oates évoque une tragédie insidieuse, la lente destruction d'un paradis qu'il décrit dans tous ses détails pour que nous puissions mieux le voir sombrer.
Par la voix de Judd, le dernier-né, -- mais sans respecter vraiment son point de vue, comme si cette voix était celle de la famille toute entière -- voici que se découvre à nous l'univers chaleureux et désordonné de High Point Farm: parents, enfants, animaux innombrables, hangars encombrés, rituels des travaux et des repas. Sur ce monde joyeux règne la mère, Corinne -- sosie probable de la romancière, qui dédie d'ailleurs le livre à "ses"' Mulvaney --, maigre, rousse, dynamique, amoureuse de la vie, de Dieu, de son mari et de ses quatre enfants. La vie à la ferme est une vie concrète, où les liens entre les êtres se manifestent avec évidence par les surnoms affectueux, les codes partagés, où le temps suit son cours -- le récit intègre en effet l'histoire des origines, la rencontre des parents, la naissance de leur amour; les enfants grandissent, parviennent au seuil de la vie adulte -- sans que se rompe cette harmonie. Pendant plus de vingt ans la famille Mulvaney réussit ce miracle: créer un paradis sur terre sur les contreforts des Chautauquas, à l'est de l'état de New York.

Mais la tragédie se prépare, annoncée dés les premières pages; elle mettra quinze ans pour parvenir à son terme. Le roman en effet prend son temps: sept cent pages pour explorer le malaise, la terrible fêlure qui graduellement va séparer les uns des autres tous les Mulvaney. Une fête de collège tourne mal, Marianne, la fille chérie, en revient dégradée, meurtrie, le temps passe sans rien guérir: et voici que la soeur et les frères, les uns après les autres, doivent s'éloigner de la maison. Le drame caché empoisonne toute l'existence de la famille, précipite les séparations et les rend plus amères, attise les désirs de vengeance, rend impossible tout avenir. Autour des Mulvaney, la gène et la réprobation s'installent, réduisant à néant les projets du père. Aimé, aimant et néammoins opaque, à la fois heureux et insatisfait, ce personnage est au coeur de la tragédie: il donne son nom à la famille, le couple qu'il forme avec Corinne en est le centre, et en même temps il lui échappe, que ce soit par son ambition ou par des voies plus obscures. Et le récit ne l'approchera vraiment qu'une fois, quand il sera trop tard: la faille secrète que portait en lui Michael Mulvaney disparaîtra à peine découverte.

Evoquant une tragédie sans morts, ou presque, la romancière donne pourtant à son "petit"' drame des enjeux très forts: la relation de l'individu à son monde, à ses proches, à la nature, à la société où il vit, l'opposition souterraine entre deux modèles: un bonheur généreux et anticonformiste (l'histoire débute en 1976), lié au mode de vie rural des origines de l'Amérique, et une société provinciale paisible mais embourgeoisée, figée dans ses codes et ses statuts. Et le récit intériorise ce conflit, montre comment chacun des membres de la famille en prend progressivement conscience, voit se défaire peu à peu le rapport harmonieux qu'il avait noué avec le monde, jusqu'à ce que le paradis originel disparaisse. Soumise aux attaques du temps, délaissée par Michael, la vieille maison trahira de plus en plus la désagrégation des liens familiaux, jusqu'à ce que les Mulvaney se voient obligés de la quitter; mais la froideur sans âme d'une maison moderne ou la laideur de chambres meublées ne leur feront que trop sentir leur exil. A l'angoisse de la perte, à la tentation de la vengeance correspondront d'autres décors, des tavernes miséreuses, des marais obscurs. A chaque fois la vitalité, la colère ou le désarroi des personnages plongera ses racines dans l'espace extérieur, comme si c'était cet univers qui les faisait agir et vivre. Et Marianne victime et instrument d'un destin maléfique, Marianne habitée pourtant, comme sa mère, d'une foi naïve et indéracinable, n'aura de cesse qu'elle ne retrouve un jour un monde pareil à celui de son enfance: bruyant, encombré, joyeux, ouvert à toutes les formes de vie.

Célébration d'une famille et récit d'un voyage au bout de la nuit, d'une ruine imprévisible et annoncée, le livre de Joyce Carol Oates panse à la fin les plaies qu'il a ouvertes: cela s'appelle l'aurore...


Née en 1938, Joyce Carol Oates a publié à ce jour trente-huit ouvrages. Blonde, son dernier roman, paru en octobre 2000, est une "antibiographie"' de Marilyn Monroe.
En préambule à ce livre, nous ajoutons à cette note un poème de Pier Paolo Pasolini, lui aussi dédié à Marilyn.

Catherine Raucy