Visions fugitives

de William Boyd ( Le Seuil )

par Catherine Raucy



Visions fugitives est un recueil de nouvelles et de textes, parfois d'inspiration autobiographique, auxquels s'ajoutent deux scénarios écrits par Boyd pour la télévision. La première question qu'on pourrait se poser est celle de l'unité d'un tel assemblage. Mais l'auteur justement choisit à la fois de montrer l'inanité de cette question et de donner à son recueil un filigrane, un motif caché. 
C'est un livre de rencontres et de croisements, où se télescopent sans arrêt des univers a priori mal faits pour s'entendre, en tout cas sans liens nets les uns avec les autres: dans le premier texte, Visions fugitives, un musicologue américain effectue un pèlerinage en Lorraine pour y retrouver les ombres d'un soldat tué pendant la guerre de 14 et d'un cinéaste suisse de la Nouvelle Vague, et Vidéo pour adultes associe de façon burlesque un romancier médiocre, un dentiste d'Oxford, un jeune Italien aveugle et sa séduisante sœur, et un roman de Joseph Conrad. 
Ces récits mêlent les lieux et les époques, dans une sorte d'ubiquité que la modernité rend possible sans qu'elle soit pour autant facile à vivre. S'envoler de la maison évoque ainsi les émotions de l'auteur enfant, débarquant de son Afrique natale dans une Angleterre mal connue, et les émois des lycéens anglais fantasmant sur les Petites Hollandaises n'aboutiront à Amsterdam qu'à une suite de déconvenues. Hantise est à cet égard un récit particulièrement représentatif qui montre un architecte-paysagiste anglais voyageant de Californie en Ecosse avant de se découvrir "envoûté"par l'esprit d'un ingénieur du XIXe siècle: la nouvelle associe le récit picaresque d'une crise de la cinquantaine à des éléments qui relèvent d'un "fantastique rationnel"à la Conan Doyle, et comme dans Visions fugitives, le temps semble un espace ouvert et mouvant où les réalités de différentes époques peuvent influer les unes sur les autres. Oeuvre d'art en forme de canular (à moins que ce ne soit l'inverse), la biographie du peintre abstrait Nat Tate ajoute à cette idée des "passerelles temporelles"un jeu savant entre fiction et réalité: presque tout y est inventé, les photos intégrées dans le texte ne correspondent pas à leurs sous-titres et les personnages imaginés y côtoient ceux ayant existé, dans une sorte de tableau truqué de l'avant-garde new-yorkaise des années 50. Frappante par son excessive cohérence, la vie de Nat Tate se révèle être celle d'un être de papier dont la seule réalité tient dans les correspondances qui s'établissent entre ce destin fictif et celui d'un poète suicidaire des années 30. La vie réelle, semble dire Boyd, est une suite de hasards parfois saugrenus, souvent irrationnels, et la recherche d'une cohérence est une tentation séduisante dont le romancier doit cependant se méfier.
Mais le recueil n'est pourtant pas dénué de toute unité. L'un des thèmes constants de ces récits est le passage des bonheurs de l'enfance aux incertitudes et aux ridicules de l'âge adulte, et ce passage se fait très tôt: il suffit de comparer la façon dont Boyd évoque ses premières années de collège, dans le Chagrin du lion, aux textes de la Vie au pensionnat qui montrent tous, sur un mode à la fois burlesque et passablement féroce, les cruautés et les émois d'adolescents vivant dans une promiscuité forcée. Et ce n'est pas par hasard si le jeune Oliver, dans Varengeville, porte sur la liaison adultère de sa mère avec un bellâtre un regard à la fois dégoûté et vaguement intéressé: l'éveil de la convoitise sexuelle marque en effet ce passage, fatalité inévitable et souvent montrée de façon comique, comme le signe d'une soumission de l'homme à son corps; pour devenir adulte, il faut avant tout accepter cette soumission et en jouir, dans une sorte d'humilité joyeuse.
Et cette humilité se retrouve dans la façon dont Boyd évoque un autre thème: les voies mystérieuses et parfois très simples par lesquelles naît une oeuvre d'art. Un film et une histoire d'amour naissent d'une photo, un tableau naît d'un poème, la mélodie que fredonne une petite entraîneuse, dans la Vienne des années 1850, donnera naissance à une fantaisie de Brahms; enfin le tableau inachevé, cadeau d'un vieil artiste au jeune héros de Varengeville, éveillera peut-être une vocation de peintre. Comme l'onde de Saltire, évoquée dans Hantise, qui se prolonge longtemps après la disparition de la cause qui l'a fait naître, une oeuvre peut éclore à partir d'une impression fugitive qu'elle transforme et développe. L'art, comme la vie, suit les lois du hasard, et l'artiste - le romancier - est peut-être celui qui sait avant tout être disponible, être à l'écoute de ce hasard.


 Catherine Raucy