Samedi
de Ian Mac Ewan
(Gallimard, 2006)


par Catherine Raucy

Après avoir exploré l’Angleterre des années 30-40 et essayé une sorte de retour au romanesque (Expiation, publié en France en 2003), Ian Mac Ewan revient au monde contemporain. Mais ce faisant, il se donne un certain nombre de contraintes : unité de lieu et de temps (l’action se passe à Londres, un samedi de février 2003), unité de point de vue (le récit suit celui du héros, un neurochirurgien bientôt quinquagénaire), et à certains égards absence de romanesque, dans la mesure où ce samedi est jusqu’à un certain point semblable à beaucoup d’autres : jour consacré au sport, aux retrouvailles avec les enfants devenus adultes, à la préparation de la cuisine familiale. Seuls quelques événements extérieurs, l’écrasement d’un avion russe dans la banlieue de Londres ou une gigantesque manifestation de protestation contre le projet de guerre en Irak, semblent d’abord rendre ce jour singulier.

Ces événements sont rapportés par les flashes d’information, les journaux télévisés qui nous permettent à nous, paisibles citoyens d’une Europe encore préservée, d’ouvrir quand nous le voulons une fenêtre sur les troubles qui agitent le reste du monde. Mais Henry, le héros du roman, en est aussi le témoin : éveillé avant l’aube, il voit les lumières de l’avion en détresse, il verra plus tard passer les manifestants. Ce contact direct avec l’actualité ne le mènera pas à un engagement, à une action, mais à une succession d’interrogations : comment interpréter cet accident, dans un contexte international durablement marqué par le souvenir du 11 septembre ? que penser de la guerre projetée contre le régime criminel de Saddam Hussein? L’information partout diffusée oblige en quelque sorte chacun à penser à cela, à prendre parti, sinon à s’engager effectivement. Mais la discussion âpre qui oppose Henry à sa fille Daisy à propos de la guerre en Irak produit à la lecture un effet étrange : ce débat situé en 2003 par un romancier qui l’a rédigé en 2005 n’a plus le même sens, à l’heure où le conflit s’envenime toujours davantage ; en abattant une dictature, les armées étrangères semblent n’avoir fait que libérer d’autres forces meurtrières. Terrible illustration des pièges que recèle le devoir d’ingérence, alors qu’il ne saurait être envisageable non plus d’accepter des exactions sans jamais rien faire. Henry, dans cette situation, semble bien être notre représentant : humain, informé, éveillé, mais aussi impuissant dans la plupart des cas, et conscient de l’être. Et quand la violence du monde extérieur finira par le rattraper, Henry l’affrontera avec les moyens dont il dispose, qui ne sont pas ceux d’un héros, mais ceux que son existence et son expérience d’homme ordinaire l’ont mis en mesure d’avoir.

Car c’est une autre contrainte que l’auteur s’est imposée : faire de son personnage un « homme sans qualités », de son propre aveu. Chirurgien réputé, toujours amoureux de sa femme après vingt ans de mariage, fier de ses enfants devenus l’un musicien, l’autre poétesse en passe d’être publiée, Henry pourrait apparaître comme un personnage de roman-photo, un bourgeois européen cultivé et gâté par l’existence. Mais la manière dont le romancier affine son portrait au fil des pages, développe ses sensations, ses réflexions et ses incertitudes modifie bientôt cette impression. L’équilibre conjugal et familial n’est pas exempt de doutes, de divergences, l’amour n’empêche pas que les enfants s’éloignent, que les parents vieillissent, la cinquantaine coïncide avec la remise en question de certaines habitudes de vie, d’une vision de soi. La vie avec les autres retentit sur le moi, mais aussi la fuite du temps, et si bien protégés que nous soyons, nous ne le sommes jamais de tout : la profession de médecin qu’exerce le personnage le rend particulièrement lucide sur cette inéluctable vulnérabilité de l’être humain.

Mais tout en peignant Henry comme un homme intelligent et sensible, le romancier n’a pas craint de faire de cet homme, père de deux artistes et gendre d’un poète, un étranger au monde de la littérature et de la création artistique. En dehors de la musique et du sport, Henry semble donc avoir peu de moyens de s’évader de la réalité ou de la dominer par l’imaginaire. Après Expiation, qui décrivait la naissance d’une vocation littéraire dans une construction narrative assez virtuose, Mac Ewan semble d’être obligé à la plus grande économie de moyens, construisant une intrigue linéaire et la développant de l’intérieur, en accord avec la personnalité d’un héros qui semble exister avant tout ici et maintenant, et dans la résonance que les événements de sa vie éveillent en lui.. Après une journée ordinaire, au moment où l’atmosphère se tendra brutalement, la littérature ouvrira une porte de sortie inattendue ; mais c’est grâce à son métier, grâce au savoir-faire concret qu’il maîtrise, qu’Henry apportera au roman une conclusion apaisante, réconciliatrice, même si elle n’est sans doute que temporaire. Humilité de l’écrivain, peut-être, qui ne craint pas de soulever un doute sur son art ; mais l’écriture romanesque n’est-elle pas elle aussi une façon d’entrer en contact avec l’autre, et donc d’agir sur le monde ?



    
        
Catherine Raucy