La Place du Diamant de Mercè Rodoreda
(Editions Gallimard, collection l'Imaginaire, 1971, réed. 2006)

par Catherine Raucy

 Sur le thème "Une ville, un livre", le roman de Mercè Rodoreda s'impose naturellement à l'esprit. Comme son titre l'indique, l'histoire qu'il raconte est indissolublement liée à un lieu, le quartier de Gràcia, au coeur de Barcelone. C'est en effet sur la place du Diamant que l'héroïne, Colometa, rencontre un beau garçon, Quimet, qui sera l'homme de sa vie et la cause aussi d'un certain nombre de ses malheurs. A partir de cette rencontre, elle déroule son histoire, dans son langage à elle, sans rien cacher de ses joies, de ses incertitudes, de ses malaises.

Jeune fille simple, un peu effarée du désir qu'elle suscite, elle accepte l'amour possessif de Quimet, sans savoir vraiment à quoi elle s'engage; et elle semble redécouvrir avec nous les douleurs de ses maternités, les tâches parfois rebutantes de la vie conjugale, les souffrances de la guerre et de la famine. Non que sa vie, dans cette Espagne des années 30-40, soit exceptionnelle: femme du peuple, elle accompagne son mari dans ses tentatives pour gagner plus d'aisance, puis elle vit dans l'angoisse son absence pendant la guerre, où il est parti comme milicien. Après la guerre, elle acceptera de se remarier avec un commerçant du quartier, pour assurer la subsistance de ses enfants et pour se sauver elle-même du désespoir.

Cette vie difficile, parfois joyeuse, mais souvent douloureuse, a quelque chose de tragique, et aussi d'universel dans sa simplicité. Mais ce qui donne au livre de Mercè Rodoreda son caractère unique, c'est le ton de confidence de son récit, sensible et brut, plein de détails concrets qui font revivre la vie d'un ménage pauvre et d'un quartier populaire, à une génération de distance. Loin de la  sécurité d'une narration omnisiciente, cette voix intime nous fait découvrir le personnage et les événements de sa vie de l'intérieur, dans leur retentissement au coeur de cet être simple et si souvent impuissant face à sa propre vie, face à la mort, à la misère, au désarroi, à la dureté des enfants. A la fin du roman, Colometa touche à la dernière partie de sa vie, sans peut-être savoir clairement comment elle a vécu tout le reste. Et c'est sans doute cette incertitude qui nous la rend si touchante...

"Mme Enriqueta m'avait dit qu'on avait plusieurs vies, entremêlées les unes aux autres, et que parfois une mort ou un mariage les séparait, mais pas toujours, et que la vraie vie, libre de toute sorte de fils des petites vies qui l'attachaient, pouvait vivre comme elle aurait dû le faire toujours si les petites vies méchantes l'avaient laissée tranquille. Elle disait, les vies entremêlées se bataillent et nous martyrisent, et nous n'en savons rien, comme nous ne savons rien du travail du coeur et de la grande angoisse des intestins... (...) J'ai passé ma main sur mon visage, c'était bien mon visage avec ma peau et mon nez et la courbe de ma joue, mais j'avais beau être moi-même, je voyais les choses dans le brouillard; pas mortes, mais c'était comme si des nuages et des nuages de poussière leur étaient tombés dessus..."


    
        
Catherine Raucy