Entre les murs
de François Bégaudeau
(collection Verticales, Gallimard, 2006)

par Catherine Raucy

 En quatrième de couverture, il nous est dit que "ce roman (est) écrit au plus près du réel." Ces lignes posent d'emblée une question: comment écrire "au plus près du réel"? Comment ne pas proposer simplement au lecteur un document, un témoignage, mais bien une histoire, la progression d'une intrigue? Comment créer, à partir d'une réalité familière aux enseignants, au personnel administratif, mais aussi aux élèves et à leurs parents, un univers "romanesque" qui cependant transformerait aussi peu que possible cette réalité? Comment concilier l'honnêteté et la liberté de l'écrivain?

 Les solutions retenues par François Bégaudeau semblent a priori simples: unité de lieu / unité de temps. Tout le livre déroule le temps d'une année scolaire, "entre les murs" d'un collège du 19e arrondissement de Paris, de la salle de classe à la salle des professeurs, de la grille d'entrée au bureau du principal. A quelques remarques près, nous n'aurons pas d'aperçus sur la vie privée du narrateur ou de ses collègues, sur leur famille, leur histoire personnelle; nous n'entendrons que les propos qu'ils échangent dans leur lieu de travail quotidien, souvent découragés, excédés, souvent aussi empreints d'humour. Pour les élèves, c'est un peu différent, car leur vie familiale, leurs intérêts ou leur parcours personnel influent sur leur discours et leur attitude en classe et dans le collège: ils ne sont pas comme les adultes tenus à une sorte de "devoir de réserve", nécessaire pour que puisse se maintenir l'autorité du professeur. Au contraire ils ont du mal à laisser à la porte de la classe ce qu'ils vivent, ce qui les mène: leur passion pour le foot, leurs rivalités, leurs interrogations. Et le professeur doit faire du cours un espace de diffusion du savoir, d'où l'on sort en ayant chaque fois appris quelque chose -- un mot, une phrase, une idée -- et un espace de vie en commun où chacun peut s'exprimer et écouter.

 Le livre est scandé par le déroulement des semaines, par le retour des heures de cours, par les coupures des vacances: temporalité volontairement banale. Sur ce fond ressortent mieux les échanges ou les altercations avec les élèves, la monotonie des rappels à l'ordre vingt fois répétés, mais aussi la surprise des questions, des marques de curiosité, tous ces moments où s'établit avec le professeur une complicité, même si elle n'est pas sans conflits. Au fil des pages, les élèves deviennent des personnages: Dico, Mezut, Sandra, Alyssa, Hinda, Khoumba, Ming, Jiajia... Le cours est un dialogue parfois difficile, souvent empêché, auquel les élèves réagissent chacun à leur façon: la classe n'est pas un bloc, et le livre est un roman peut-être parce qu'il laisse à chacun son individualité, permettant ainsi au lecteur de poser sur chacun un regard différent.

 Mais le livre est un roman aussi par la langue qu'il adopte, à mi-chemin entre la langue des élèves et le discours compréhensible, mais châtié que la norme sociale recommande. C'est une langue faite pour l'oral, magistrale en ce qu'elle explique, qu'elle exige, qu'elle aboutit à l'énoncé d'un savoir; mais c'est aussi une langue proche, audible par les élèves. Sans doute peut-elle paraître peu canonique; mais c'est une langue qui réduit la distance entre le professeur et ses elèves, qui le met à leur diapason sans pour autant le faire sortir de son rang: car lui a la liberté de mieux parler, de choisir son expression, quand eux n'ont que cette langue vivante, mais si souvent incorrecte:

"Qu'est-ce que ça veut dire le sens de l'existence? (...)
Lydia a parlé sans lever le doigt.
-- Le sens c'est aider les autres aussi.
-- On lève le doigt quand on veut parler. Les aider comment, Lydia?
-- J'sais pas moi, leur donner à manger.
-- Oui c'est ça, c'est bien, on peut par exemple se rendre utile par ce qu'on appelle l'engagement humanitaire, des choses comme ça. Et comment, sinon?
Elle a souri.
--Leur apprendre des choses.
-- A qui?
-- Aux autres gens.
-- Donc un prof sa vie a du sens?
-- Ben oui, parce qu'il a une mission et tout.
-- Tu veux dire qu'on l'a mis sur la terre pour ça?
-- P'têt. J'sais pas.
Rangée de gauche, premier rang, Dico est sorti de son silence distant.
-- N'importe quoi, l'autre. Eh msieur est-ce que vous à la naissance vous vouliez être prof?
-- Non. À deux ou trois ans seulement.
Se retrounant vers Lydia.
-- Mais ouais, voilà, c'est n'importe quoi ce qu'elle dit l'autre."

En classe, ce sont des présences, des regards, des voix, par le discours que le roman restitue. Mais à l'écrit, c'est une expression qui n'a qu'elle-même pour se défendre, pleine de fautes, mais témoignant d'un effort pour se faire entendre du monde des adultes:
 
"Quatrième c'est une plus importante année dans les collèges, donc on doit travailler plus dur et j'ai appris pleine de choses en quatrième. Le français, c'est la plus difficile matière pour moi, mais j'ai travaillé durement donc j'ai appris des choses en français. Je capable de comprendre des petits livres, j'ai appris des vocabulaires que je ne savais pas avant." (Travail de fin d'année de Ming, arrivé de Chine depuis 3 ans)

 Ce choix de faire entendre la langue des élèves et des adultes telle qu'elle résonne "entre les murs" donne au récit son humour, mais aussi un de ses enjeux: François Bégaudeau fait ainsi découvrir l'univers du collègue tel qu'il est : ni noir, ni rose, ni désespérant, ni idyllique: un présent difficile, mais tissé d'échanges, en marge d'un avenir sans doute moins humain...

    
        
Catherine Raucy