Histoire d'une vie, de Aharon Appelfeld
(Editions de l
'Olivier)

par Catherine Raucy

Ce livre n'est pas à proprement parler une autobiographie, ou alors c'est une autobiographie problématique et fragmentaire dont la progression n'est pas véritablement chronologique, même si l'auteur y rend compte de l'évolution qui l'a mené à l'écriture, de l'enfance détruite par la guerre aux premiers livres publiés.
 Aharon Appelfeld est né en 1932 en Roumanie. Il y vit d'abord une petite enfance heureuse, entre une mère tendre, un père plus lointain, et des séjours à la campagne auprès de ses grands-parents, des Juifs pratiquants. Ses impressions d'enfant à la synagogue seront longtemps ses seuls contacts avec la religion. Puis son monde s'écroule avec le durcissement du régime, la mort de sa mère, l'exil dans le ghetto, puis la longue marche vers un camp de concentration ukrainien d'où il parvient à s'échapper. A dix ans à peine, le voilà contraint de survivre seul dans la forêt pendant des mois, de trouver refuge pour l'hiver chez des paysans qui lui donnent un abri et de la nourriture contre du travail, à condition qu'il leur cache ses véritables origines. "Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur."
 
A la fin de la guerre, un autre voyage commence pour lui, à travers les camps de rescapés, puis sur les bateaux qui les emmènent en Palestine. Ce périple est l'occasion d'une multitude d'anecdotes, de rencontres, les unes étonnantes, les autres effrayantes, comme si les lambeaux rassemblés d'un peuple reconstituaient alors une société avec ses ombres et ses lumières, ses crapules, ses justes et ses enfants à moitié perdus, dont nul ne sait encore ce qu'ils pourront devenir. A son arrivée en Palestine, le jeune garçon se retrouve dans un camp de jeunesse, puis dans une école agricole, où le travail de la terre l'apaise, mais il doit faire ensuite son service militaire. Il tient épisodiquement pendant ces années un journal dont les balbutiements et les lacunes mêmes reflètent sa difficulté à se reconstruire, et le problème du rapport à la langue est alors crucial: le jeune garçon est en effet passé, sans espoir de retour, de l'univers linguistique qui était celui de sa famille, où l'on parlait l'allemand et le yiddish, à une nouvelle terre où la seule langue valorisée est l'hébreu: "L'effort pour conserver ma langue maternelle  dans un entourage qui m'en imposait une autre était vain. Elle s'appauvrissait de semaine en semaine et à la fin de la première année il n'en demeura que quelques brandons sauvés des flammes. Cette douleur n'était pas univoque. Ma mère avait été assassinée au début de la guerre, et durant les années qui suivirent j'avais conservé en moi son visage, en croyant qu'à la fin de la guerre je la retrouverais et que notre vie redeviendrait ce qu'elle avait été. Ma langue maternelle et ma mère ne faisaient qu'un. A présent, avec l'extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois."
 
Les années passées à l'université lui permettront de compléter une formation scolaire trop tôt interrompue, mais surtout de renouer, en terre d'Israël, avec sa culture d'origine, en étudiant au département de yiddish: "L'année 1952 n'annonçait aucun changement à l'égard de cette langue: elle symbolisait la diaspora, la faiblesse et le relâchement. Tout le monde la dénigrait, elle était devenue un objet de dérision et de sarcasme. Mais il y avait dans ce mépris quelque chose qui me la fit choisir. Sa condition d'orpheline résonnait avec mon statut d'orphelin." Au contact de professeurs et d'écrivains tels que Martin Buber ou Agnon, Aharon Appelfeld va à la fois entrer en contact avec les racines de la culture juive, mais aussi trouver sa propre expression, non sans tatonnements et difficultés. "Les gens de ma génération ont très peu parlé à leurs enfants de leur maison, et de ce qui leur était advenu pendant la guerre. L'histoire de leur vie leur a été arrachée sans cicatriser. Ils n'ont pas su ouvrir la porte  qui menait à la part obscure de leur vie, et c'est ainsi que la barrière entre eux et leurs descendants s'est érigée. (...) Chaque fois que vous êtes enfin prêt à parler de ce temps-là, la mémoire fait défaut et  la langue se colle au palais. Et puis, vous ne dites rien qui vaille. Il arrive parfois que les mots commencent à sortir de votre bouche, vous racontez, vous abondez, comme si un cours d'eau bouché s'était ouvert. Mais vous vous rendez compte aussitôt que c'est un écoulement plat, chronologique et extérieur, sans flamme intérieure. La parole coule, coule, mais vous ne révélez rien et vous sortez tête basse."

Devenir écrivain, ce n'est pas seulement avoir quelque chose à raconter, un témoignage à faire, quelle que soit la nécessité de le faire. C'est aussi trouver les mots qui permettront de créer entre cette expérience et le lecteur un contact vivant. "Je n'ai pas l'impression d'écrire sur le passé. Le passé en lui-même est un très mauvais matériau pour la littérature. La littérature est un présent brûlant, non au sens journalistique, mais comme une aspiration à transcender le temps en une présence éternelle."
      
        
Catherine Raucy