Passer l'hiver,
un recueil de nouvelles d'Olivier Adam,
aux Editions de l'Olivier

par Catherine Raucy

Il arrive qu'un titre dise beaucoup en peu de mots. Celui du recueil d'Olivier Adam évoque le froid, le lent passage du temps, le désir de durer malgré tout, de traverser cette période d'obscurité, de solitude, d'atonie qui revient tous les ans, qui angoisse les vieilles personnes et les gens dépressifs, et au sortir de laquelle la vie renaît pourtant. A l'usure, Cendres, Pialat est mort : les titres de certains de ces textes précisent encore ce sentiment d'un désarroi présent sous l'instinct de survie -- à moins que ce ne soit l'inverse --, ce désarroi qui hante les personnages que l'auteur nous donne à entendre.

Tous ces textes en effet sont rédigé à la première personne, que le narrateur soit chauffeur de taxi, ex-taulard, adolescente, infirmière en service de nuit ou caissière de station-service. Ce refus de la narration omnisciente, de la distance rassurante qu'introduiraient la troisième personne et le passé simple, temps du récit écrit traditionnel, nous confronte d'emblée à une parole, à l'évocation directe d'un vécu personnel: impressions, souvenirs, aventures infimes de consciences malheureuses, d'êtres qui ont en commun le sentiment de ne plus avoir leur place dans ce monde, de s'accrocher à des bribes de bonheur alors que leur vie se délite, de perdre pied et de s'entêter à vivre malgré tout. "Tout le monde a une vie et Jeff et moi on est morts. C'est tout ce qu'il y a à comprendre." (A l'usure).

A plus d'un égard, l'univers que nous montrent ces textes peut sembler désespérant. Mais cet univers est le nôtre, celui de notre vie quotidienne: lotissements, bureaux, couloirs d'hôpitaux, supermarchés... C'est l'univers de la ville contemporaine, dans sa banalité et sa froideur, et c'est le quotidien de ceux qui gagnent peu, de ceux que leurs problèmes personnels ou leur travail maintiennent en marge d'une société de l'aisance et de la consommation festive: "Quand ils ont fermé les ateliers, ça a été la foire pendant deux trois semaines et puis après on n'en a plus parlé (...) Il n'y a que moi qui ai retrouvé du boulot, parce que je suis plus jeune. Ca fait deux ans que je bosse dans ce supermarché. Ce n'est ni mieux ni moins bien qu'avant. C'est juste insupportable, comme n'importe quel boulot de merde." (En douce). Ces textes expriment par instants une révolte, mais il s'en dégage surtout l'impression d'une résignation forcée, d'une souffrance face aux fatalités de toutes sortes: malédiction sociale, mais aussi conscience de la mort, du malheur lié au fait même de vivre, de voir le temps user les êtres et les liens qui les unissaient -- le souvenir de Pialat n'est pas là par hasard -- : "... les premiers temps avec Alain, avant que tout parte en vrille et ma vie entière foutue en l'air, ma mère souriante et jeune et belle, mon père vivant et c'était il y si longtemps que je ne m'en souviens pas, j'avais quatre ans et après fini enfui disparu envolé mort mort mort mort..." (Nouvel An).

Parfois le désespoir remonte ainsi à la surface. Mais il n'y a pas dans ces textes de complaisance, d'abandon suspect au pathos. Plutôt une sympathie, au sens étymologique du terme, que l'auteur a éprouvée pour ses personnages, qui lui a dicté son écriture, et qu'il a voulu communiquer au lecteur. Confidences d'âmes que la nuit, omniprésente, rend plus vulnérables au mal-être, mais qui restent attachées à la vie par des liens élémentaires et essentiels: la présence des enfants, le désir de rassurer, de faire naître un sourire, le contact physique avec les êtres aimés, l'étreinte sensuelle recherchée comme une bouée de secours. "Jérémie a hoché la tête. Il s'est rapproché de moi, s'est blotti. Je pouvais sentir son crâne, ses cheveux, sa peau d'enfant. Au bout d'un moment, j'ai entendu sa respiration profonde et calme." (De retour).

Ces moments de paix, de bonheur, la drôlerie même de certains passages éclairent la grisaille, introduisent dans ces récits souvent dépressifs une forme de pudeur, de politesse du désespoir que l'on retrouve dans l'écriture minimaliste, les phrases souvent courtes et simples, centrées sur les actions, les impressions les plus ténues, et dans le refus d'en dire trop: c'est entre les lignes qu'il faut deviner le deuil et la déchirure qu'évoquent A l'usure et Sous la neige. Et dans chacun de ses textes, l'écriture d'Olivier Adam transcrit comme un murmure, une parole fatiguée qui voudrait pourtant ne pas se taire.