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Il
arrive qu'un titre dise beaucoup en peu de mots. Celui du recueil
d'Olivier Adam évoque le froid, le lent passage du temps,
le désir de durer malgré tout, de traverser cette
période d'obscurité, de solitude, d'atonie qui
revient tous les ans, qui angoisse les vieilles personnes et
les gens dépressifs, et au sortir de laquelle la vie
renaît pourtant. A l'usure, Cendres, Pialat
est mort : les titres de certains de ces textes précisent
encore ce sentiment d'un désarroi présent sous
l'instinct de survie -- à moins que ce ne soit l'inverse
--, ce désarroi qui hante les personnages que l'auteur
nous donne à entendre.
Tous
ces textes en effet sont rédigé à la première
personne, que le narrateur soit chauffeur de taxi, ex-taulard,
adolescente, infirmière en service de nuit ou caissière
de station-service. Ce refus de la narration omnisciente, de
la distance rassurante qu'introduiraient la troisième
personne et le passé simple, temps du récit écrit
traditionnel, nous confronte d'emblée à une parole,
à l'évocation directe d'un vécu personnel:
impressions, souvenirs, aventures infimes de consciences malheureuses,
d'êtres qui ont en commun le sentiment de ne plus avoir
leur place dans ce monde, de s'accrocher à des bribes
de bonheur alors que leur vie se délite, de perdre pied
et de s'entêter à vivre malgré tout. "Tout
le monde a une vie et Jeff et moi on est morts. C'est tout ce
qu'il y a à comprendre." (A l'usure).
A
plus d'un égard, l'univers que nous montrent ces textes
peut sembler désespérant. Mais cet univers est
le nôtre, celui de notre vie quotidienne: lotissements,
bureaux, couloirs d'hôpitaux, supermarchés... C'est
l'univers de la ville contemporaine, dans sa banalité
et sa froideur, et c'est le quotidien de ceux qui gagnent peu,
de ceux que leurs problèmes personnels ou leur travail
maintiennent en marge d'une société de l'aisance
et de la consommation festive: "Quand ils ont fermé
les ateliers, ça a été la foire pendant
deux trois semaines et puis après on n'en a plus parlé
(...) Il n'y a que moi qui ai retrouvé du boulot, parce
que je suis plus jeune. Ca fait deux ans que je bosse dans ce
supermarché. Ce n'est ni mieux ni moins bien qu'avant.
C'est juste insupportable, comme n'importe quel boulot de merde."
(En douce). Ces textes expriment par instants une révolte,
mais il s'en dégage surtout l'impression d'une résignation
forcée, d'une souffrance face aux fatalités de
toutes sortes: malédiction sociale, mais aussi conscience
de la mort, du malheur lié au fait même de vivre,
de voir le temps user les êtres et les liens qui les unissaient
-- le souvenir de Pialat n'est pas là par hasard -- :
"... les premiers temps avec Alain, avant que tout parte
en vrille et ma vie entière foutue en l'air, ma mère
souriante et jeune et belle, mon père vivant et c'était
il y si longtemps que je ne m'en souviens pas, j'avais quatre
ans et après fini enfui disparu envolé mort mort
mort mort..." (Nouvel An).
Parfois
le désespoir remonte ainsi à la surface. Mais
il n'y a pas dans ces textes de complaisance, d'abandon suspect
au pathos. Plutôt une sympathie, au sens étymologique
du terme, que l'auteur a éprouvée pour ses personnages,
qui lui a dicté son écriture, et qu'il a voulu
communiquer au lecteur. Confidences d'âmes que la nuit,
omniprésente, rend plus vulnérables au mal-être,
mais qui restent attachées à la vie par des liens
élémentaires et essentiels: la présence
des enfants, le désir de rassurer, de faire naître
un sourire, le contact physique avec les êtres aimés,
l'étreinte sensuelle recherchée comme une bouée
de secours. "Jérémie a hoché la
tête. Il s'est rapproché de moi, s'est blotti.
Je pouvais sentir son crâne, ses cheveux, sa peau d'enfant.
Au bout d'un moment, j'ai entendu sa respiration profonde et
calme." (De retour).
Ces
moments de paix, de bonheur, la drôlerie même de
certains passages éclairent la grisaille, introduisent
dans ces récits souvent dépressifs une forme de
pudeur, de politesse du désespoir que l'on retrouve dans
l'écriture minimaliste, les phrases souvent courtes et
simples, centrées sur les actions, les impressions les
plus ténues, et dans le refus d'en dire trop: c'est entre
les lignes qu'il faut deviner le deuil et la déchirure
qu'évoquent A l'usure et Sous la neige.
Et dans chacun de ses textes, l'écriture d'Olivier Adam
transcrit comme un murmure, une parole fatiguée qui voudrait
pourtant ne pas se taire.
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