L'Ignorance
de Milan Kundera
(Editions Gallimard : 2003) 16,50€

par Catherine Raucy


Près de vingt ans ont passé depuis la publication de l'Insoutenable légèreté de l'être, près de vingt-cinq depuis celle du Livre du rire et de l'oubli , et ces titres à la fois légers et amers, nous pourrions les appliquer encore au dernier roman de Milan Kundera. Mais la réflexion sur la nostalgie (la añorenza, en espagnol) qu'il propose dés les premiers chapitres donne le ton qu'il adoptera dans cette nouvelle étape de son itinéraire romanesque: non pas le lyrisme convenu, un peu mélo, qu'on associe souvent à ce sentiment, mais une évocation de la séduction et du mensonge qu'il recèle. Désirer le retour, en effet, c'est désirer traverser l'espace, mais aussi abolir le temps, c'est désirer retrouver un lieu qui ne peut qu'avoir changé avec une âme qui elle aussi a changé, à travers les remous de l'Histoire et l'expérience de l'exil.
Mais la nostalgie, c'est aussi le sentiment que l'exilé doit ressentir, aux yeux des autres, de sa famille, de ses amis anciens et nouveaux. Et pourtant Irena et Josef, les deux personnages principaux du livre, ne ressentent pas véritablement ce sentiment. "Elle avait toujours considéré comme une évidence que son émigration était un malheur. Mais, se demande-t-elle en cet instant, n'était-ce pas plutôt une illusion de malheur, une illusion suggérée par la façon dont tout le monde perçoit un émigré? Ne lisait-elle pas sa propre vie d'après un mode d'emploi que les autres lui avaient glissé entre les mains?" Cette vision de l'exil, calmement dérangeante, ne pouvait être suggérée que par un écrivain qui sait de quoi il parle, par un écrivain tchèque qui depuis quinze ans navigue entre le français et sa langue maternelle.
Dés lors, si Irena et Josef reviennent à Prague, s'ils se rencontrent à cette occasion, ce sera presque malgré eux, en raisons de circonstances qu'ils n'ont pas vraiment choisies. L'une revient pour plusieurs mois, l'autre n'a que quelques jours à passer dans la ville de son adolescence. Mais leur malaise est le même, celui de retrouvailles qui ne peuvent vraiment avoir lieu, d'une distance qui se révèle insurmontable. Ce malaise pourrait être ce qui les rapproche. Mais le lien qui se tisse entre eux repose dés le départ sur un malentendu. Chacun attend de l'autre un don qui correspond en fait à sa propre nature, à sa propre histoire. Pour raconter cette liaison ephémère, Kundera n'est pas plus romantique que lorsqu'il évoque les mirages de la nostalgie. Ou plutôt il la raconte comme un écrivain conscient du potentiel romanesque de cette histoire, mais qui refuse de céder à cet attrait facile, de mentir sur l'insoutenable légèreté de l'être, sur le fait que chaque être humain est enfermé dans sa vision du monde, et que le mieux qu'il puisse faire est d'être lucide sur cela. "Lui aussi était heureux de cette rencontre; elle était amicale, coquette et agréable, dans la quarantaine, jolie, et il ne savait pas du tout qui elle était." Dans cette perspective, les rencontres que le romancier offre à ses héros seront autant de possibilités pour eux d'infléchir leur histoire, mais surtout de se connaître, eux -mêmes et le destin qui leur est imparti.
Le regard un peu détaché et narquois que le narrateur porte sur ses personnages, ses interventions et digressions fréquentes -- sur la mémoire, sur l'histoire de la Tchécoslovaquie, sur la musique -- peuvent dérouter le lecteur qui découvre l'univers de Kundera, et lui faire penser peut-être que ces procédés ne favorisent pas l'identification aux personnages et à leur histoire. Mais cette position distanciée -- qui rappelle d'ailleurs celle du narrateur de Jacques le Fataliste, le roman de Diderot que Kundera a adapté pour le théâtre -- permet d'apprécier pleinement l'habileté de la construction narrative, chaque personnage, chaque digression finissant par trouver son rôle stratégique dans une intrigue à la progression très claire, mais dont les retournements sont d'une malice diabolique. Et les tours parfois cruels, parfois burlesques que le romancier joue à ses personnages, en jonglant avec leurs sentiments et leurs désirs, ne sont-ils pas finalement ceux que la vie joue à tous les hommes et qu'il faut accepter, sagement, légèrement?