Balzac et la petite tailleuse chinoise

de Dai Sijie ( Gallimard )
par Catherine Raucy


Ca aurait pu être une histoire de persécution politique, douloureuse et sombre. C'est un conte rustique allègre dans les arrières-plans de la Révolution culturelle. C'est un roman d'amitié et d'amour, un récit picaresque, habité par un goût passionné des belles histoires et de la littérature européenne.
Parce qu'ils sont les fils de notoires "ennemis du peuple", deux garçons de 18 ans, le narrateur et son ami Luo, sont envoyés en rééducation sur la Montagne du Phénix du Ciel. Ils vont découvrir les travaux pénibles de la campagne et les privations d'un monde fruste, aveuglément soumis aux diktats du pouvoir communiste, pouvoir si présent et pourtant si lointain. Les livres n'ont plus droit de cité, les chansons paysannes sont édulcorées et transformées en chants révolutionnaires, à grand renfort de langue de bois.
Mais la douleur de l'exil et de la solitude affleurent rarement dans le récit, remplacées par une souffrance physique très présente: fatigue, blessures, maladie. Ces maux peuvent être graves; ils ne sont jamais dramatisés: au pathétique, Dai Sijie préfère la lutte et l'humour, l'effort physique qui permet de résister, de franchir l'obstacle, et un sens très clair du prosaïque et de la farce, selon lequel les dangers les plus rebutants sont l'invasion des poux et le transport des seaux de fumier, ou une intervention de chirurgie dentaire improvisée sur le chef du village. La dureté de cette vie est très matérielle, mais elle reste surmontable, grâce à la résistance et à l'amitié des deux garçons.
Par ailleurs, leur regard décalé met en évidence les aspects comiques et pittoresques du monde qui les entoure, comme le cortège du tailleur de la montagne, notable considéré dont la vénérable machine à coudre apparaît comme le symbole du luxe et du progrès. Mais ce personnage est surtout le père de la Petite Tailleuse, la jeune fille dont la grâce et la curiosité amicale vont transformer la vie de Luo et de son ami.
Reste Balzac. Balzac, c'est l'Ecrivain, la Littérature, la source inépuisable des récits. Récits dont les villageois, tout endoctrinés qu'ils sont, sont si friands que les deux garçons vont trouver dans leurs talents de conteurs un moyen inespéré d'améliorer leur sort. Rédigé dans un français fluide et malicieux, le roman de Dai Sijie est un vibrant hommage à la littérature, à l'espace de liberté et de rêve qu'ouvrent les livres. Dévorés en secret, les romans de Balzac, de Dumas ou de Romain Rolland sont des formules magiques qui donnent accès à de multiples bonheurs.
Prenant et déluré comme une chanson grivoise ou un conte populaire, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise est un pied de nez à tous les totalitarismes, parce qu'il est, envers et contre tout, un roman du plaisir et de l'adolescence frondeuse: Tom Sawyer monté en graine au pays de Mao.

Catherine Raucy