A côté de l'inévitable

( Auschwitz Graffiti ,d'Adrien Le Bihan )

par Yvan Prat

 

Quand on attrape le petit livre d'Adrien Le Bihan, on tient à la fois un drôle d'ouvrage sous un titre surprenant. Auschwitz Graffiti propose en effet une visite dans le livre du souvenir, ou livre d'or, du musée d'Auschwitz.

Le premier intérêt de cette lecture est déjà de savoir qu'il en existe un. Ainsi, visiteurs anonymes ou célébrités de tous horizons géographiques et professionnels laissent parfois quelques mots après leur visite de ce musée. Le second intérêt pousse à découvrir qui a signé et ce qu'il a voulu laisser. L'initiative de ce travail d'investigation découle de la préparation d'un voyage de J. Chirac en 1996. Diplomate en Pologne, A. le Bihan s'est vu demandé d'aller relever certaines de ces signatures avant la venue du président. L'écrivain a poussé plus loin sa curiosité et livre une centaine de pages critiques.

A défaut d'un index des "fauteurs de mots", ce livre se parcourt en suivant la chronologie ou le hasard. Bien sûr la plupart des textes relevés, donc sans doute la majorité des autographes, sont absolument inutiles, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne soient pas intéressants. Le Bihan lui-même rappelle que ce type de volumes contenant des "graffiti" n'a pas destination à être lu. Il ne correspond pas non plus à un projet rédactionnel collectif, et cette absence de projet commun concernant la mémoire du génocide perpétré par les nazis n'est pas la moindre des mises en évidence de ce petit bouquin.

Grand connaisseur du monde de l'Est, où il a vécu quand le rideau de fer barrait encore l'Europe, Le Bihan apporte à son travail érudition et compréhension.

De cette lecture guidée on sort effaré par la médiocrité des propos, c'est-à-dire par la possibilité de voir se fondre cette mémoire particulière –l'extermination des Juifs d'Europe- dans un soupe noire de l'histoire des peuples martyrisés. L'auteur souligne par exemple le fait qu'Auschwitz est un terme allemand qui éloigne les Polonais de cette réalité : Oswiecim continue sa vie de bourg ignoré, tandis que des foules se pressent dans les locaux restaurés du camp d'Auschwitz I, qui n'est pas celui de l'extermination massive. Or cette petite confusion des lieux illustre à elle seule les fissures de l'approximation qui font les choux gras du révisionnisme.

Le Bihan ne juge pas. Quand il se moque, l'inanité du graffiti suffirait à ridiculiser son signataire. D'ailleurs le préfacier de ce petit livre, l'historien P. Vidal-Naquet, affirme n'être pas toujours d'accord avec Le Bihan. Ce parcours sélectif vaut pour sa riche documentation qui replace auteurs et textes dans le contexte personnel et historique. Pour l'historien c'est une mine sur le travail de mémoire, son utilisation à des fins politiques ou médiatiques, si louables soient-elles parfois. Pour le lecteur non spécialiste, il permet de visiter encore cette histoire qui ne doit pas passer, et ceci sans académisme ni description. Citant P. Levi, Le Bihan rappelle bien sûr que si l'on ne peut pas comprendre la haine nazie, la connaître est indispensable. Or cette connaissance est par essence un éveil de conscience.

Le Bihan termine son livre par une réflexion ouverte sur le fait que les vrais auteurs, les écrivains qui ont montré –et non analysé- cette horreur nazie, ceux donc qui l'ont subi et ont pu en parler, ceux qui trouve ces mots passerelles vers nos sentiments, hors des champs d'opportunité, de contexte, ceux-là sont absents de ces graffiti.

Un livre précieux, contestable et nécessaire, pour 10 francs.

YP.

Adrien Le Bihan, Auschwitz Graffiti, Librio.