Michel Houellebecq ou l’écriture de l’Histoire

Deuxième partie : Un camaïeu de désir dans un océan de misère affective

Impressions de lecture de Frédéric Vignale (Fin décembre 1998)

" La parabole du désir remplissait nos mains de silence
et chacun se sentait mourir, nos corps vibraient de ton absence. "

Michel HOUELLEBECQ
 Le sens du combat, 1996

Les particules élémentaires,  c’est avant tout l’histoire impromptue, désarçonnante, humiliante, assourdissante du désir. Michel et Bruno sont tous deux esclaves du sexe, de l’acte sexuel dans ce qu’il a de premier : le désir. Un désir tantôt avoué, inavoué, ou sublimé. L’un l’occulte et l’autre le vit et en assume son côté sordide, malsain, quotidien, insignifiant. Le sexe chez Bruno est omniprésent, récurrent, affligeant. La quête sexuelle de Bruno est une tragédie grecque où la pitié alterne et côtoie le ridicule de sa situation. Michel, lui, nie le désir, le fuit, tente de minimiser son importance, son poids. La vie affective passe sur Michel, sans le toucher, son existence sensitive demeure plate et sans relief, sans phallus en érection, sans jubilation du corps… son destin est ailleurs. Bruno quant à lui est en souffrance, en attente, sa vie ne peut être qu’un échec, une suite ininterrompue de fausses cartes, de maldonnes. Bruno est une petite mort comme sa fidèle complice, la masturbation qui en fait le résume le mieux. Bruno est un plaisir solitaire sans réel importance, une sorte d’allégorie de l’infertilité.

Tout cela est vécu dans un monde désabusé où l’imagination, le talent de Houellebecq jubile… et fait mouche. L’auteur jouit de son verbe, de sa faconde qui oscille toujours entre un style très littéraire, un langage scientifique ou un phrasé très contemporain sans jamais être trop à la mode. Juste ce qu’il faut, Houellebecq sait doser son effort, ménager ses effets. Son livre se lit sans déplaisir et puis, au coin du phrase, la réalité implacable du sociologue, de l’artiste " de celui qui sent tout, avant tout le monde " éclate de manière grotesque, magistrale, évidente ou tendancieuse. Houellebecq est là où il faut, à l’affût de la vérité, au carrefour du mensonge. Et parfois même il arrive qu’il la cueille cette vérité avec une justesse à la Bruckner, une poésie à la Le Clézio, une maîtrise à la Pennac, une simplicité à la Delerme. Houellebecq est tout cela avec son côté désabusé en plus, avec sa médiocrité charismatique dont il fait une force. Michel Houellebecq a trouvé le ton de son époque.

L’efficacité du style Houellebecq impressionne dans son immédiateté, le réel est le plus fidèle ami de l’auteur. On retrouve dans Les particules élémentaires une fille qui se prénomme Annabelle (tiens tiens comme dans Le sens du Combat,) , et bien sûr elle est belle, trop belle mais cela ne trouble pas plus que ça Michel. " seul un hasard morphogénétique inouï avait pu produire la déchirante pureté de son visage ". Mais, même la beauté extrême, le sublime n’arrive pas à sortir Michel de son mutisme sexuel, de son incapacité à prendre l’autre, à le posséder. Jamais de fougue, toute l’animalité est dans Bruno.

Michel et Bruno sont inégaux devant la masturbation ; Michel se masturbe peu alors que Bruno " dissipait son âge mur à la poursuite d’incertaines Lolitas aux seins gonflés, aux fesses rondes, à la bouche accueillante. " Nul provocation dans cet étalage constant de la masturbation assumé ou non, la pratique accompagne le livre comme une musique lancinante. Pourtant, Michel et Bruno ont le même manque cruel ; l’amour, l’attention du père, baba cool attardé que Houellebecq démolie du début à la fin du livre comme son idéologie.

Michel et Bruno se complète admirablement mais pourtant ils sont humains, ils ont une vie au delà de la caricature.

Que se cache-t-il derrière tout cela sinon un tableau saisissant de la misère affective ? Misère affective qui est partout, sous toutes les formes. Le bonheur, quête ultime de la mère de Michel et Bruno, est vain comme son idéologie, Houellebecq ne fait pas le procès de la gauche dans son livre, il lance des pistes, fait naître la contradiction, utilise le second degré. Les héros de Houellebecq traversent un siècle tourmenté.

Houellebecq juge son siècle, le traverse sans complaisance, avec cynisme, on lui pardonne son talent de psychologue le rend au dessus de tout soupçon. Des dizaines d’histoires s’imbriquent dans les " particules élémentaires ", ce livre est un microcosme, un Titanic terrestre où se vivent les drames de notre siècle et Houellebecq est tout sauf un fasciste, c’est bien au contraire un hypersensible, altruiste qui sait, mieux que personne observer la nature humaine – mais toujours au second degré.

(A suivre…)