Michel Houellebecq ou l’écriture de l’Histoire

Impressions de lecture de Frédéric Vignale (Fin décembre 1998)

" Nous devons développer une attitude de non- résistance au monde "

Michel HOUELLEBECQ
 Le sens du combat, 1996

Michel Houellebecq intrigue autant que ses livres, il dérange, énerve, saoule, il donne désormais matière à polémique, il est devenu le " bouc émissaire " de son propre succès. Michel Houellebecq en représentation, sur un plateau de télévision ou dans une émission de radio, oscille sans cesse entre suffisance et timidité – du moins il nous le fait croire. Houellebecq devant un appareil photo est maigrelet et mal à l’aise, comme un savant d’un autre siècle, un sorte d’Hibernatus sorti du quaternaire. A dire vrai, on n’arrive pas bien à cerner cet auteur-là. On tente de ne pas se laisser gagner par son cynisme et sa nonchalance tout en sachant bien au-dedans de nous-même que c’est lui qui a raison, que c’est lui qui détient la vérité dans ses fêlures et ses doutes. J’ai rencontré cet " écrivain pas comme les autres " bien avant la houellebeqmania de ces derniers mois, vers deux heures du matin alors qu’il faisait partie de la défunte émission du Cercle de Minuit sur France Deux. Je dis défunte car ce n’est plus vraiment pareil depuis le départ de Michel Field malgré les efforts des présentateurs qui s’y sont succédés. Dans cette émission, - datant d’au moins deux ans -, où le débat s’enlisait comme de coutume, à une heure avancée de la nuit, Michel Field donna la parole à un être apparemment aussi éteint que les autres, un homme au physique (très) moyen, le cheveu en bataille, un homme mal habillé traînant un défaut de prononciation insupportable, une voix monocorde et insignifiante. Puis tout-à-coup, après l’avoir brièvement présenté, le présentateur demanda à cet être étrange de faire la lecture de son dernier recueil de poème Le sens du combat . Il n’y eut plus un bruit sur le plateau, pendant la lecture tous furent estomaqués, un auteur avec un grand " A " était sur le plateau. Le lendemain, je lisais Le sens du combat .

Mais revenons-en à ses écrits proprement dits ; Michel Houellebecq me semble avoir trouvé la panacée, l’écriture miraculeuse qui colle à son époque, un savant mélange entre du " très littéraire " et du people de seconde zone. Lire du Houellebecq ce n’est pas juger un auteur de droite ou de gauche, s’arrêter à ses provocations en dessous de la ceinture. Houellebecq c’est l’écriture de son siècle, un sens inné de la psychologie, de la sociologie et surtout de l’Histoire. Houellebecq c’est tout le contraire d’un facho, n’en déplaise à Gérard Miller, c’est un être à la recherche, (en quête), non pas d’une légitimité personnelle ou idéologique, mais d’une quête de l’humain en marche, à l’affût d’un mouvement tectonique, des mécanismes sociaux. Bien entendu, l’auteur se laisse aller, dans ses ouvrages à quelques facilités, quelques audaces qui tombent à l’eau mais qui en ressortent aussitôt en cascade, d’une manière orgasmique et jouissive, car la réalité est implacable. Houellebecq est vivant, dégoulinant de vivacité derrière l’apathie de son langage, et la banalité de son physique. Houellebecq c’est le triomphe de la nonchalance et de l’amertume, une œuvre bâtie sur la déconfiture et le désastre de cette fin de siècle, mais avec le génie en plus, rien à voir avec un Vincent Ravalec. Il y a du Cioran, en Houellebecq mais plus de proximité avec son époque. L’écriture de Houellebecq c’est la profusion du désir en lutte perpétuelle contre un optimisme creux et sordide, c’est ce qu’on aime et qui nous irrite. Mais son poil à gratter, son sens inné de la provocation sont constructifs car la mécanique est bien huilée, les idées s’enchaînent les unes aux autres, les puzzles s’assemblent, on passe du Xanadu au monde réel et on réécrit soi-même l’histoire. Plus concrètement, parlons de son dernier roman, Les particules élémentaires  publié chez Flammarion, exit le récit de deux demi-frères, Michel et Bruno ou de leurs deux parcours familiaux chaotiques avec comme seul point commun les affres du désir. En effet, le récit se suit sans déplaisir mais comme toute bonne œuvre n’est qu’un leurre, un prétexte grossier aux épanchements, au souffle houellebecquien. L’onanisme, la fellation, le voyeurisme, l’impuissance sont omniprésents dans le livre comme ils le sont sur nos écrans de télévision, à peine plus condensés, il n’y a en cela rien de choquant car le discours n’est pas stérile, ni fascisant, ce n’est que le constat d’un échec, d’un quiproquo gigantesque entre l’offre et la demande ou encore pire un problème de communication. Les gens sont seuls, les uns à côté des autres sans jamais confronter leurs solitudes et par là-même l’éradiquer. Houellebecq a eu une idée géniale, son livre est un essai biologique, scientifique, rempli de définitions empruntées aux plus grands ouvrages du genre et qui se mêlent habilement aux faits, aux événements et au sordide des situations. On sent très bien que la Science avec un grand " S " fascine ce génie d’une autre science qu’on nomme humaine. La trouvaille de Houellebecq est avant tout son ancrage dans le réel.

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