Les répétitions
D'Alexis Charov
(Editions Acte Sud)

présenté par Lucile Negel

Directrice des Editions de l'Agly


En l'an 1655, le directeur d'une troupe de théâtre ambulante, le Français Jacques de Sertan, échoué en Russie à la suite de maints déboires, est engagé par le patriarche Nikon, réformateur de l'Eglise russe, pour monter dans le monastère qu’il a fondé, et qui se veut la nouvelle Terre Promise (tous les autres ayant failli, la Russie reste la seule terre chrétienne...), un mystère retraçant la vie du Christ. Détail curieux, personne ne tient le rôle du Christ : si Sertan et le patriarche se soupçonnent mutuellement, un moment, de vouloir se l’approprier, n’est-ce pas Jésus lui-même qui doit jouer son propre rôle en redescendant sur terre ? Cette absence ne gêne pas les paysans illettrés qui interprètent les personnages de l’Evangile, persuadés de l’imminence de la fin du monde. Quand tous, accusés d’hérésie, auront été déportés en Sibérie, les rôles se transmettront de génération en génération, instituant de nouvelles divisions sociales, jusqu’à l’époque soviétique.
Fort bien décrite par un nouveau-venu de la littérature russe, on découvre la Sibérie archaïque des vieux-croyants (sectateurs du protopope Avvakoum, ami d’enfance puis ennemi mortel du patriarche Nikon) où les mêmes gestes se répètent depuis des siècles, dans des villages isolés du monde entier. C’est aussi une curieuse réflexion sur le théâtre, qui dans ce cas recrée la réalité et non l’inverse.
Il faut croire que l’idée hante la nouvelle littérature russe, puisqu’on la retrouve chez Mark Kharitonov qui, bien que né en 1937, ne publie que depuis la fin de l’Union Soviétique (après avoir été le traducteur de Hesse et Kafka), son style étant aussi éloigné que possible du réalisme socialiste. Son Prokhor Menchoutine (Grasset), qui rêve de monter une Cendrillon où jouerait toute la ville, se voit exaucé de façon inattendue par la réalité. On retrouve ce thème - la fiction créant la vie - dans son dernier livre non encore traduit, Retour de nulle part.

Lucille Negel