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Ceux qui ont vu en 2006 le film de Bennett Miller, Truman Capote,
se souviennent peut-être de Nell Harper Lee, cette amie
d’enfance de l’écrivain, assez dévouée
pour l’accompagner dans un Kansas hivernal et désolé
et mener avec lui l’enquête dont naîtra De
sang-froid, le roman-reportage que Capote publiera bien des
années plus tard, en 1966. Mais on sait peu en France
que Nell Harper Lee est elle aussi écrivain, et l’auteur
d’un roman devenu célèbre aux Etats-Unis
très rapidement après sa parution en 1960. Ne
tirez pas sur l’oiseau moqueur fait découvrir en
effet un personnage que l’on peut considérer comme
emblématique de certaines valeurs américaines,
l’avocat Atticus Finch. Posé, attentif et affable,
cet habitant d’une petite ville apparemment paisible de
l’Alabama acquiert en effet une stature de héros
démocratique lorsqu’il accepte de défendre
Tom Robinson, un jeune Noir accusé d’avoir violé
la fille d’un « petit Blanc » : situation
forcément explosive dans le « Sud profond »
des années 30. Comme le fit dans sa jeunesse Abraham
Lincoln (voir le beau film de John Ford, Vers sa destinée),
Atticus Finch joue alors son rôle d’avocat en faisant
entendre la voix de la raison et de la modération, sans
oublier de séduire le jury par quelques pointes d’humour.
Mais l’originalité du roman, et une des causes
essentielles du plaisir que procure sa lecture, réside
dans le point de vue adopté pour raconter ce conflit
entre adultes. Ce point de vue est en effet celui de la jeune
Jean Louise, dite Scout, la fille d’Atticus, agée
de huit ans au début du roman. L’histoire se déroule
en deux parties ; la première, qui couvre environ quatre
ans, est consacrée essentiellement aux frasques des enfants
: Scout, son frère aîné Jem, qu’elle
admire, et Dill, un camarade de jeu passablement fantasque qui
les rejoint lors des vacances. Autour d’eux gravitent
des adultes familiers, Atticus, la cuisinière noire Calpurnia,
la tante Alexandra, très à cheval sur les principes,
les vieilles dames des maisons voisines. Le récit suit
d’abord la succession des saisons, évoque les déboires
à l’école, les jeux, les bêtises commises,
et le mystérieux Boo Radley dont le voisinage fantomatique
intrigue les enfants jusqu’à l’imprudence.
Sur un ton proche de celui de Mark Twain dans les Aventures
de Tom Sawyer, Harper Lee évoque de façon à
la fois fine et plaisante le monde à part dans lequel
vivent les enfants, et la méfiance affectueuse qu’ils
éprouvent à l’égard d’adultes
toujours attentifs à les protéger, mais qu’ils
soupçonnent de ne pas vraiment les comprendre.
Parmi ces adultes, Atticus Finch occupe une place à part.
Père aimé et respecté, à la fois
indulgent et ferme, il reste aussi, à plus d’un
égard, un mystère pour ses enfants. Le procès
de Tom Robinson, qui occupe la deuxième partie du roman,
est l’occasion pour Scout et Jem de découvrir de
nouveaux aspects de leur père, et de la société
dans laquelle ils ont grandi jusqu’alors avec insouciance.
Dans cette société du Sud, le racisme reste latent,
mais la réalité des rapports entre les races est
en fait complexe. Elevés avec dévouement par la
bonne Calpurnia, les enfants d’Atticus ne peuvent percevoir
des inégalités de statut qui pour bien d’autres
sont évidentes : la parole d’un Noir vaut peu de
choses contre le témoignage de deux Blancs : le père
et la fille qui l’accusent de viol. En prenant la défense
de l’accusé, Atticus Finch dresse contre lui une
bonne partie de la société blanche, et il sera
même victime de tentatives d’intimidation musclées.
Mais il voit dans ce choix un devoir moral, et ses enfants sont
en âge de le comprendre. Le recours au point de vue de
la petite fille se révèle là encore un
atout pour le livre : à travers son regard se mêlent
sans gène le privé et le public, le moral et le
sociologique, et le récit du procès s’humanise
au contact du roman familial. Juste reflet des curiosités
et des plaisirs de l’enfance, le roman de Harper Lee est
aussi une plongée dans l’Amérique des années
30, et ce regard attentif aux autres et naïvement critique
donne bien sûr à réfléchir, mais
sans que soit jamais sacrifié le plaisir du récit.
En lisant l’histoire de Scout, le lecteur redevient en
quelque sorte un enfant qui découvre peu à peu
la vie, et la façon dont elle mêle obscurité
et lumière.
Catherine
Raucy
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