Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

de Harper Lee


(Le Livre de poche, 2005, 6,50€ )

 

par Catherine Raucy

Ceux qui ont vu en 2006 le film de Bennett Miller, Truman Capote, se souviennent peut-être de Nell Harper Lee, cette amie d’enfance de l’écrivain, assez dévouée pour l’accompagner dans un Kansas hivernal et désolé et mener avec lui l’enquête dont naîtra De sang-froid, le roman-reportage que Capote publiera bien des années plus tard, en 1966. Mais on sait peu en France que Nell Harper Lee est elle aussi écrivain, et l’auteur d’un roman devenu célèbre aux Etats-Unis très rapidement après sa parution en 1960. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur fait découvrir en effet un personnage que l’on peut considérer comme emblématique de certaines valeurs américaines, l’avocat Atticus Finch. Posé, attentif et affable, cet habitant d’une petite ville apparemment paisible de l’Alabama acquiert en effet une stature de héros démocratique lorsqu’il accepte de défendre Tom Robinson, un jeune Noir accusé d’avoir violé la fille d’un « petit Blanc » : situation forcément explosive dans le « Sud profond » des années 30. Comme le fit dans sa jeunesse Abraham Lincoln (voir le beau film de John Ford, Vers sa destinée), Atticus Finch joue alors son rôle d’avocat en faisant entendre la voix de la raison et de la modération, sans oublier de séduire le jury par quelques pointes d’humour.
Mais l’originalité du roman, et une des causes essentielles du plaisir que procure sa lecture, réside dans le point de vue adopté pour raconter ce conflit entre adultes. Ce point de vue est en effet celui de la jeune Jean Louise, dite Scout, la fille d’Atticus, agée de huit ans au début du roman. L’histoire se déroule en deux parties ; la première, qui couvre environ quatre ans, est consacrée essentiellement aux frasques des enfants : Scout, son frère aîné Jem, qu’elle admire, et Dill, un camarade de jeu passablement fantasque qui les rejoint lors des vacances. Autour d’eux gravitent des adultes familiers, Atticus, la cuisinière noire Calpurnia, la tante Alexandra, très à cheval sur les principes, les vieilles dames des maisons voisines. Le récit suit d’abord la succession des saisons, évoque les déboires à l’école, les jeux, les bêtises commises, et le mystérieux Boo Radley dont le voisinage fantomatique intrigue les enfants jusqu’à l’imprudence. Sur un ton proche de celui de Mark Twain dans les Aventures de Tom Sawyer, Harper Lee évoque de façon à la fois fine et plaisante le monde à part dans lequel vivent les enfants, et la méfiance affectueuse qu’ils éprouvent à l’égard d’adultes toujours attentifs à les protéger, mais qu’ils soupçonnent de ne pas vraiment les comprendre.
Parmi ces adultes, Atticus Finch occupe une place à part. Père aimé et respecté, à la fois indulgent et ferme, il reste aussi, à plus d’un égard, un mystère pour ses enfants. Le procès de Tom Robinson, qui occupe la deuxième partie du roman, est l’occasion pour Scout et Jem de découvrir de nouveaux aspects de leur père, et de la société dans laquelle ils ont grandi jusqu’alors avec insouciance. Dans cette société du Sud, le racisme reste latent, mais la réalité des rapports entre les races est en fait complexe. Elevés avec dévouement par la bonne Calpurnia, les enfants d’Atticus ne peuvent percevoir des inégalités de statut qui pour bien d’autres sont évidentes : la parole d’un Noir vaut peu de choses contre le témoignage de deux Blancs : le père et la fille qui l’accusent de viol. En prenant la défense de l’accusé, Atticus Finch dresse contre lui une bonne partie de la société blanche, et il sera même victime de tentatives d’intimidation musclées. Mais il voit dans ce choix un devoir moral, et ses enfants sont en âge de le comprendre. Le recours au point de vue de la petite fille se révèle là encore un atout pour le livre : à travers son regard se mêlent sans gène le privé et le public, le moral et le sociologique, et le récit du procès s’humanise au contact du roman familial. Juste reflet des curiosités et des plaisirs de l’enfance, le roman de Harper Lee est aussi une plongée dans l’Amérique des années 30, et ce regard attentif aux autres et naïvement critique donne bien sûr à réfléchir, mais sans que soit jamais sacrifié le plaisir du récit. En lisant l’histoire de Scout, le lecteur redevient en quelque sorte un enfant qui découvre peu à peu la vie, et la façon dont elle mêle obscurité et lumière.

Catherine Raucy

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