« Après l’Empire »

Emmanuel Todd

Folio. 2005.

 

par Jean Sébastien Loygue

Ce livre m’avait étonné, d’abord par ce qu’il dit, ensuite parce qu’il ne dit pas.

Ce qu’il ne dit pas (et ne pouvait dire, car le Web2.0 est apparu juste après, entraînant une inflation rich média dans la communication (audio-vidéo). Ce qui va poser un gigantesque souci d’investissements en satellites et tuyaux..

Ce fait prolonge ce que dit Emmanuel Todd qui pointe, lui, le déficit en investissements industriels des US. Le prolongement que j’y vois est que la Chine pourrait se retrouver dans la position de « repreneur industriel » de l’Amérique..

Voici le résumé du livre.

N’oublions pas, pour commencer qu’Emmanuel Todd à ce sujet, sous son titre un « essai sur la décomposition du système américain ».

Il avait déjà annoncé, rappelons-nous, sans se tromper, l’effondrement de l’URSS 15 ans avant la chute du mur de Berlin. En croisant deux courbes : celle de la natalité et celle de l’instruction. Sa conviction d’alors ? Lorsque plus de 95% de la population seraient scolarisés et lorsque les femmes choisiraient de n’avoir que deux enfants, l’URSS ferait voler en éclats sa prison mentale et son mur de métal. Il a vu juste. Raison de plus pour écouter sa prédiction de l’Amérique à venir.

Voici sa nouvelle thèse :

L’Amérique accuse un fléchissement de productivité durable (multiplicateur par 5 du déficit des échanges extérieurs entre 1999 et 2001 - passé de 100 à 500 milliards de Dollar). Pour autant elle ne consent pas à consommer moins. « Hyper puissance autonome en 1945, l’Amérique est devenue pour l’économie mondiale, un demi-siècle plus tard, une sorte de trou noir, absorbant marchandises et capitaux qu’elle importe, mais incapable de fournir en retour des biens équivalents. »

Comment cette nation s’y prend-t-elle donc pour parvenir à maintenir un niveau de vie qu’elle n’alimente pas de ses œuvres ? En finançant son déclin, pose Emmanuel Todd, par l’appel massif à des capitaux spéculatifs flottants. Au passage on découvre qu’en dix ans les « riches » ont multiplié par cinq leur niveau de fortune.. Ce qui renforce leur besoin de « placer » les excédents qu’ils ne peuvent consommer. Ils voient – dit Olivier Todd – en la Bourse américaine à la fois la sécurité par les armes du pays le plus puissant du monde et l’audace d’une culture conquérante : ils y vont donc et misent. C’est fou ce que l’on s’amuse, dans ce monde là, n’est-ce pas Jean Marie Messier ? Même si pour finir ils perdent et perdront tous et tout prophétise Emmanuel Todd qui voit dans leurs retentissantes déconfitures (crash d’Enron) une manifestation de quelque « justice immanente ». Il y aurait ainsi un rééquilibrage vertueux au bout du malheur des nantis venus à la soupe mystificatrice des Etats-Unis..

A ce stade de l’exposé, la question que le lecteur se pose est la suivante : « L’Amérique peut-elle financer ad vitam son déficit par l’illusion de revenus fracassants sans offrir de juteux retour sur investissement ? » Bien sur que non ! Alors ? Nous demandons son explication à l’auteur. Elle ne tarde pas, aussi radicale qu’extraordinaire. Et pourquoi pas vraie ? Les scandales type Enron « vaporisent » les investissements des naïfs. Pfutt !.. Il n’y avait rien au départ ; il n’y a rien à l’arrivée. On a rêvé !

L’arnaque a été masquée dix ans grâce au cachet faisant foi d’audits financiers internationaux voleurs tels Andersen. Aussi longtemps que les pigeons ne la suspectent pas ils relancent la boule. Le mérite de l’hypothèse est sa clarté.

Allons plus loin :

Les Etats-Unis n’auraient aujourd’hui comme retardateur à leur désastre que de faire payer au monde développé l’illusion qu’ils seraient les seuls capables de le défendre contre un « axe du mal » en partie fabriqué pour la cause, affirme Emmanuel Todd. Et d’évoquer les « armes de destructions massives » imaginaires qui justifièrent, aux yeux des américains au moins, la seconde guerre du Golf. Nous caressions une belle idée, il est vrai : sauver un peuple de son tyran, inventer la démocratie au Moyen Orient, et sécuriser le pétrole dans la foulée. Au moins jusqu’à ce que cette triple belle idée se fracasse sur la révélation de mensonges.

Perso je croyais le scénario suivant : « La planète a besoin de liberté et de pétrole pour se développer. Or, l’Arabie Saoudite est dans le viseur de ses propres intégristes Ses sources pétrolifères sont donc menacées.. Si l’on ne sécurise pas une zone de production démocratique (l’Irak), en trois mois nous sommes tous morts.. Nous imaginons-nous vivre 90 jours sans auto pour le boulot, chauffage pour la maison, ramassage scolaire pour les enfants ? Qui iraient où d’ailleurs puisque leurs professeurs n’auraient pas plus que nous, ni auto, ni chauffage, ni d’Hyper où faire les courses qu’aucun camion ne livrerait et auxquels aucun employé ne saurait se rendre, sinon à vélo.. Donc fin de civilisation parce que 90 jours sont le niveau de réserve en carburant de nos Etats « développés ».. En 3 mois la totalité de ce que l’on appelle « l’Occident civilisé » serait alors en proie à une nouvelle ère glaciaire. »

Retour aux grottes, aux silex, à la chasse aux ours un pieux à la main, à l’anthropophagie, pourquoi pas ? Lire un ouvrage étonnant : « l’histoire barbare des français.. » Le dernier cas d’anthropophagie condamné en France date, non pas de la guerre de cent ans, mais de celle de 1914 !! Ils avaient faim, ils happèrent des enfants..

Au bout du compte..

Le livre d’Emmanuel Todd fait référence à Rome, à son expansion, puis à son déclin. La culture est partout dans son essai, clair, utile à la proposition qu’il expose. Livre « à charge », cela n’échappera à personne, mais instruit, bien écrit et argumenté en sorte que l’on se demande si son auteur ne réédite pas là son présage de l’effondrement de l’Empire Soviétique 15 ans avant qu’il ne se produise..

Note persistante du livre : « L’accession à la modernité mentale (scolarisation massive et deux enfants par femme) s’accompagne d’explosions de violences idéologiques. » dit-il. Donc des spasmes et des cahots. Après quoi enfin la démocratie et la paix ? Oui, mais avec un bémol qui fait du bruit. Puisque Emmanuel Todd observe que les démocraties Européennes vieillissantes tournent à l’oligarchie par un surprenant retour aux affaires d’Aristote. Ce philosophe n’avait-il pas envisagé un tel glissement il y a vingt quatre siècles ?

Aristote voyait la démocratie se pervertir en oligarchie (le règne de quelques uns).

Jean Sébastien Loygue

http://www.loygue.com