De Marquette à Véracruz
de Jim Harrison
Christian Bourgois

                 

par Jean-Paul Renoux

 

Souvent, on se demande quelles sont les caractéristiques d'un écrivain, qu'est-ce qui le différencie du faiseur, ou du raconteur d'histoires. En lisant De Marquette à Véracruz de Jim Harrison (2004), cet été, il m'est apparu comme une évidence que l'écrivain c'est celui qui est capable de dire le monde avec tant de pertinence que notre perception des choses en est changée durablement. Les moments qui partagent notre vie en deux sont rares à partir d'un certain âge. J'ai vraiment eu l'impression de changer en lisant ce livre car Jim Harrison m'a parlé de moi, de la vie, de ce qu'elle
devrait être.
Le roman de Harrison raconte trente années de la vie de David Burkett quatrième du nom, David IV donc. Harrison suit son héros de Marquette, sa ville de naissance, à Veracruz, la ville mexicaine où va se dénouer le drame de sa vie. A seize ans, David IV aime la fille de l'homme de confiance de son père, elle joue à le séduire, mais il n'ose pas la toucher car elle n'a que treize ans. Une nuit, son père la viole. Il n'y aura pas de poursuites. Parce que l'argent. Dès lors, de fragile et inquiet, David IV va devenir un de ces parias malheureux, mais ripailleurs et jouisseurs qu'affectionne tant
Harrison.

L'auteur raconte dans nombre de ses livres la confrontation d'individu aux sagas familiales, ainsi Dalva, ou les héros de Légendes d'automne. Depuis En marge, l'autobiographie de Harrison, on sait qu'il s'est posé la question de l'individualité en tant qu'artiste et en tant qu'homme né dans une famille aux racines européennes. De Marquette à Veracruz retrace ainsi l'histoire de la longue quête de lui-même par un homme qui se défie de son sang. Au-delà du souffle épique, le talent de Harrison est là : rendre justice avec une bienveillante délicatesse au pathétique de la nature humaine. Lorsque son père lui vole son amour, David IV sait déjà que sa famille a déboisé le Michigan sans laisser un arbre debout. Dès lors, il se sent tellement prisonnier qu'il se lance dans le projet le plus autodestructeur possible : il veut rédiger un pamphlet sur les méfaits des Burkett, et pour cela il se lance dans la cartographie, souche par souche des arbres coupés : au lieu de
tracer vers le large comme le fait sa soeur, il se débat dans le roman familial. Et il le fait d'autant plus facilement qu'il peut vivre de l'argent que lui donne sa mère.

Le héros pataud de Harrison est le moyen pour l'auteur de parler, en tant qu'artiste, du rapport que ses concitoyens entretiennent avec l'argent. Il ne s'en cache pas dans l'entrevue qu'il a accordé au magazine Lire en 2004. Capitalistes prédateurs, les Burkett ne se préoccupent pas de ce qu'il y a après leur désir et David IV ne veut pas être dépositaire du pouvoir de destruction que les siens ont sur le monde. La drôlerie du livre est dans la naïveté du héros qui découvre au cours de son enquête qu'il vaut mieux demander leur avis aux arbres. Les hommes, ceux qui sont de la race des bûcherons tués à la tâche par l'appétit au gain de sa famille, David IV ne s'y frotte pas trop. Ils lui renvoient en pleine figure des vérités essentielles. Le temps de l'exploitation forestière, c'est le bon vieux temps. Quand on a des bouches à nourrir, on est content d'avoir du boulot.

Le rapport de David IV au sexe, à son sexe, est un des autres éléments de cynique drôlerie du livre. La première fois qu'il fait l'amour, il le fait dans un lac et regarde sa semence se disperser dans l'eau clair. Il perd ensuite sa femme parce qu'il est devenu stérile et qu'il refuse la légère opération qui lui permettrait de faire un enfant avec elle. Dans les périodes de dépression, il devient impuissant. Pour se sauver de sa famille, il mesure les ravages de sa famille en comptant les souches dressés, impuissantes à produire des branches et des feuilles. Et puis, dans la scène
finale (qui ouvre aussi le livre), son père a les deux mains coupées, alors que David ne perd qu'une phalange de son pouce, comme s'il devait payer un peu pour les crimes de son père, comme s'il devait payer pour avoir désiré une si jeune femme. Harrison déploie toute une symbolisme de la castration, qui trouve son origine dans le père qui vole et viole la femme aimée, et la clef du livre est là, dans une phrase toute simple, qui bouleverse par son évidence : si tu refuses de mettre au monde ce qui est en toi, ce que tu ne mets pas au monde te détruiras. Leçon de vie, illustrée par la vie d'un homme racontée par un homme qui a déjà eu une vie.

Jean-Paul RENOUX