Jeune et innocent
de Joséphine Tey
aux éditions Le Masque

par Catherine Raucy

 En dehors des aventures de Sherlock Holmes ou de Rouletabille, un de mes premiers bons souvenirs en matière de roman policier est La Fille du temps de Joséphine Tey, une romancière des années 30. Ce livre a un point de départ original, puisqu'il raconte l'enquête d'un policier cloué au lit par des ennuis de santé passagers. Sa recherche aura pour point de départ une biographie de Richard III, que sa nièce lui a offerte pour le distraire pendant sa réclusion forcée: troublé par la discordance qu'il observe entre les crimes sanglants attribués à ce roi et les indices psychologiques que lui livre un portrait attesté de ce même personnage, l'enquêteur va remonter le temps, croiser les sources, et tenter de réhabiliter le si haïssable duc de Gloucester. "La vérité est la fille du temps", mais la légende à la fois effrayante et fascinante mise en scène par Shakespeare a encore de beaux jours devant elle.

 Je n'avais pas lu depuis d'autres livres de cet auteur, mais le hasard a mis récemment entre mes mains un autre roman policier signé de sa main. Le titre original, "A shilling for candles", est moins parlant pour le cinéphile que le titre français. Jeune et innocent a été en effet porté à l'écran, avec quelques petites infidélités d'ailleurs, par Alfred Hitchcock en 1937. Cette comédie policière, pleine d'humour, de fraîcheur et de rebondissements, appartient à la deuxième période de l'oeuvre d'Hitchcock, celle dont font partie également Les 39 marches et Une Femme disparaît. Le roman de Joséphine Tey procure à la lecture un plaisir comparable à celui qu'apporte le film. Si le point de départ est dramatique -- une jeune femme est retrouvée noyée sur un petite plage du pays de Galles et la noyade, après examen, se révèle être un meurtre --, la suite du récit est marquée par un humour très britannique. La victime, Christine Clay, était acrice de cinéma, et la nouvelle de sa mort va beaucoup agiter le milieu mondain qu'elle fréquentait: acteurs, chansonniers, photographes, et même membres de la haute aristocratie, Christine ayant épousé quelques années auparavant un lord anglais. Dans sa recherche du meurtrier, l'inspecteur Grant explorera même toutes les couches de la société, en remontant jusqu'aux années de jeunesse de la victime, passée en peu de temps d'une vie besogneuse aux gloires de la scène et de l'écran. Présentée ainsi, l'histoire pourrait paraître mélodramatique; mais la distance humoristique que maintient la narration, alliée à un solide sens du suspens, écarte tout risque de ridicule.

 Et l'intérêt est soutenu également par la façon dont sont dessinés les personnages: l'inspecteur Grant, à la fois intègre et dubitatif, obligé de vagabonder entre Londres et le pays de Galles, et de faire la part entre son devoir et ses sympathies personnelles pour tel ou tel suspect; Robert Tisdall, le "jeune innocent" du titre, jeune homme attachant, mais malchanceux, et que tout semble désigner comme suspect n°1; Christine elle-même, dont l'enquête révèle le caractère indépendant et séduisant, dénué de toute affectation mondaine. Et surtout il y a Erica Burgoyne. Erica est le personnage le plus atypique et le plus représentatif de ce livre: seize ans, anticonformiste, débrouillarde et hardie, elle va jouer alternativement les trublions et les bons samaritains, et contribuer à compliquer, puis à dénouer l'intrigue. Son indépendance d'esprit, son sens pratique jamais pris en défaut, ses intiatives toujours guidées par le bon sens et des sympathies instinctives vont créer entre elle et l'inspecteur Grant une complicité qui ne va pas sans quelque méfiance réciproque, une concurrence curieusement associée à un sentiment de fierté presque paternel.

 Le plaisir que donne un roman policier est celui de découvrir les rebondissement d'une intrigue, celui que donne la tension d'une histoire aux révélations savamment distillées; mais le charme qu'exerce un livre est plus durable lorsque les personnages qu'il met au service de cette intrigue existent aussi en eux-mêmes, intéressent par ce qu'ils sont, et pas seulement par ce qu'ils font. Joséphine Tey a parfaitement réussi cela, et l'humour avec lequel elle mène son récit ajoute encore au plaisir de la lire.
Catherine Raucy