Au seuil de l’étrange :
Le bestiaire de Rotterdam

de Xavier Deutsch

par Renée Laurentine

 


Lauréat de plusieurs prix littéraires, l’écrivain belge Xavier Deutsch est édité chez Gallimard, à L’Ecole des loisirs, et principalement aux Editions Le Cri , où Le bestiaire de Rotterdam a paru en 2003.

Ce roman étrange se plaît à jouer avec les mots, les chiffres, l’Histoire, les idées. Nous sommes en l’année 1920 et, depuis quelque temps, des navires de diverses nationalités prennent feu de façon mystérieuse. Ces incendies se succèdent tout le long de la côte ouest française et, chaque fois, cela se passe aux environs d’une solennité religieuse (Noël, Pâques, Pentecôte, etc.). L’évêque d’Arras charge Paul Corneille de découvrir les coupables. Paul est en effet détective, mais ne semble pas avoir beaucoup de travail en chantier. Veuf, il vit petitement «rue des Saules» avec sa sœur, également veuve, et les sept jeunes garçons, nés de leurs mariages respectifs.

Le titre du livre est à lui seul mystérieux et déroutant: bien que les animaux y occupent une large place, il ne s’agit pas ici d’un «bestiaire». Et ce n’est que dans les toutes dernières pages que l’action se passe à Rotterdam! Ce titre est donc déjà et par avance un clin d’œil au lecteur… renforcé par le petit poème d’Apollinaire servant d’ exergue: «Le dromadaire». De plus, une sorte de sous-titre placé en couverture attire l’attention et se retrouvera dans un passage-clé du roman : « Les bateaux qui brûlent ne sombrent pas, les bateaux qui sombrent ne brûlent pas, il faut bien mourir de quelque chose.» C’est après avoir lu tout le livre que ces détails révèlent leur importance: ils font partie d’un certain courant ironique qui traverse l’intrigue.

Tout en étant invraisemblable, ce récit renferme beaucoup de vérités, y compris certains faits historiques servant de toile de fond à des événements imaginaires. Dès le départ, le lecteur se sent mystifié: on a l’impression qu’il s’agit d’une intrigue policière, mais on se demande ce que vient y faire un évêque, là où l’on s’attendrait à un commissaire de police –voire à un procureur général-- et quel étrange détective va en devenir le héros! En effet, Paul n’a rien d’héroïque: de physique ingrat, pantouflard, joueur solitaire de «patiences»…. Mais finalement, nous sommes là sur une fausse piste, car, dans ce livre, il va s’agir de tout autre chose que d’élucider le mystère des incendies.

C’est donc un roman pseudo-policier, mais c’est aussi un récit d’aventures qui tient du fantastique et de la fable. De plus, c’est un livre poétique de fond et de forme. Le fil de trame évoque indirectement le sens de la locution «brûler ses vaisseaux» --à interpréter littéralement pour les milliers de rescapés de ces sinistres. En effet, ce sont les bateaux seulement qui brûlent, comme on le constate peu à peu.

Le fond historique, réinterprété ici par l’auteur, ne se révèle que par bribes, et enfin s’éclaircit l’énigme du rôle «policier» d’un évêque dans un renouveau de guerre des religions! Il s’agit en effet des «Camisards» cévenols du 18e siècle, réfugiés aux quatre coins de la planète et dont (dans ce roman) les lointains descendants reviennent vers l’Europe après bien des péripéties, et à la suite d’un mystérieux messsage lancé en 1912 par une jeune femme à quelque 280 d’entre eux. Plusieurs années après, ce sont ces étranges voyageurs qui arrivent par milliers dans les ports espagnols et français (et, à la fin, abordent à Anvers puis à Rotterdam). Ils seront ensuite dirigés vers une sorte de «Terre promise» dans le nord de l’Europe, mais leurs navires seront détruits un par un par les énigmatiques incendies, sinistres qui auront finalement une sorte de justification qui restera incomplète! C’est alors que l’on se rappelle le bizarre sous-titre du roman!

Les péripéties, toutes extraordinaires –voire surréelles- n’expliquent que partiellement le profond mystère de l’intrigue, mais cela ne diminue nullement l’intérêt du récit. On apprend cette histoire surtout par Agathe, une octogénaire qui participe aux tribulations des quatre principaux voyageurs et se confie à Paul Corneille. De la sorte, le lecteur est informé selon une variété de points de vue. La lettre de 1912 qui déclenche l’exode comporte une clause quelque peu extraordinaire: l’obligation de «traverser tout ce qu’il faut traverser, à l’exception de la mer et de l’océan» (c’est moi qui souligne!). Recommendation qui ne sera suivie rigoureusement que par trois groupes de personnes : leurs itinéraires entièrement par voie de terre (pas d’avions de ligne à l’époque!) présentent un véritable challenge pour passer d’un continent à l’autre…mais l’auteur connaît admirablement sa géographie!

Le roman est parsemé de «repères», de motifs qui réapparaissent çà et là et deviennent ainsi signifiants, notamment le motif des chiffres et celui des animaux. On remarque en particulier la présence des chiffres 4, 8 et 12 qui reviennent avec une telle fréquence que l’on ne peut les attribuer au simple hasard. Ensuite, chacun des quatre voyageurs principaux est pourvu d’un animal considéré comme un véritable compagnon: un ours, un cheval, un chacal, une hirondelle. Tout à la fin, Paul a, lui aussi, le sien. Au long du récit, on repère d’autres animaux, notamment ceux qui accompagnent les passagers des vaisseaux (mais il y a aussi ceux qui font leur apparition çà et là, et sans jouer aucun rôle particulier dans l’intrigue). A Rotterdam (où se produit le douzième et dernier incendie), c’est un véritable zoo que l’on trouve rassemblé sur le rivage, les fauves voisinant en toute amitié avec les bêtes les plus timides, ce qui rappelle un peu l’image d’«Epinal» du Règne de la Paix (The Peaceful Kingdom)du folklore anglo-saxon: l’agneau se reposant, appuyé contre le flanc d’un lion, et autres groupes où s’allient forts et faibles dans une vision de fraternité universelle! Mais c’est précisément là un des «messages» transmis par l’auteur, sans aucune mièvrerie et souvent avec humour. En effet, de ce texte d’allure primesautière, se dégage le rêve d’un monde idéal où non seulement tous les humains, mais tous les êtres vivants quels qu’ils soient pourraient se trouver solidaires. Cette sorte de symbiose s’étend d’ailleurs à tout ce qui existe sous d’autres formes, comme en témoigne ce passage : «La musique, le langage, les bruits d’animaux…Ce ne sont peut-être que les différentes façons que le monde se donne de prononcer la même chose. Le vent dans les arbres, le son des sources aux creux des grottes, les rayons silencieux du soleil…» (p. 129).

Certaines techniques retiennent l’attention, entre autres le style indirect subtilement manié par l’auteur. Le texte est surtout remarquable pour l’écriture elle-même qui est celle d’un poète, avec d’heureuses alliances de mots : « Pâques aux yeux bleus»; « le temps boitillait…»; «Cette nuit passait une longue main de mère sur les peuples et leurs yeux clos…», parmi bien d’autres exemples encore.

Pour terminer, il faut revenir sur le personnage de Paul Corneille, tout d’abord présenté comme un «pauvre type», mais qui, en fait, est tout le contraire d’un imbécile. On le constate à la façon dont il arrive à des déductions plausibles au cours de ses recherches, sans oublier ses diverses intuitions qui s’avèrent utiles et souvent le mènent à des découvertes. Mieux encore, en cet individu d’allure quelconque, se cache un authentique poète en même temps qu’un homme au grand cœur (il finit d’ailleurs par se ranger du côté des «Camisards» et contribue à les sauver des persécutions d’un évêque rétroactivement vengeur!) Un passage en particulier nous fait découvrir la vraie personnalité de Paul. C’est celui où, par une nuit de printemps, il s’en va seul à travers la campagne, entre en symbiose avec tout le paysage, fait des rencontres étranges (dont celle d’un jeune renard qui le rejoindra à la fin du roman!) Cet épisode permet une intrusion dans le cœur et l’esprit d’un Paul Corneille bien différent de ce qu’il semblait jusqu’alors. Mais, en rétrospective, on se souvient que dès les premières pages du récit, se préparait cette découverte. En effet, corrigeant quelque peu l’impression de médiocrité de son personnage, l’auteur avait suggéré qu’un «observateur délicat» pourrait déceler que, «dans l’âme et le cœur » de Paul, «des rêves anciens avaient dressé leurs tentes» dans un paysage de «collines herbeuses» et de «littoraux éblouissants».

Il s’ensuit que, refermant le livre, on peut se demander comment interpréter l’avenir de ce «brave homme»: verra-t-il s’épanouir ses pulsions intimes jadis insoupçonnées? Ou sera-ce pour lui le retour au quotidien casanier et banal dans la rue des Saules (avec, il est vrai, le jeune renard qui fait désormais partie de son existence, après la rencontre dans la nuit magique et l’escale de Rotterdam)?

Renée Laurentine