Stories of Raymond Carver (Histoires de Raymond Carver)

édité en France notamment chez Omnibus (50 nouvelles)

par Lise Willar

Je voudrais évoquer aujourd’hui un grand auteur américain dont on a trop peu parlé en France en raison peut-être de sa mort prématurée mais surtout parce que Robert Altman lui a volé la vedette en récrivant ses histoires pour en faire son film Short Cuts.

Raymond Carver est né à Clatskanie, Oregon, en 1938. Sa première collection d’histoires, Will You Please Be Quite, Please (s'il vous plaît restez calme, s'il vous plaît) date de 1977. Elle a été suivie par What We Talk When We Talk About Love (Ce dont nous parlons quand nous parlons d'amour) en 1984, Cathedra! (Cathédrale) en 1984 et Where l'm Calling From (D'où j'appelle) en 1988. Il est mort cette année-là après avoir terminé les poèmes du recueil A New Path to the Waterfall (Un nouveau chemin ver la Cascade).3

Ainsi que je l’ai dit plus haut, Robert Altman a tiré son film Short Cuts d'une sélection des Histoires de Raymond Carver qui réunissaient en un seul volume Will You Please Be Quiet, Please, What We talk About When We Talk About Love et Cathedra!. J'hésitais à aller voir son film tant son matraquage par tous les médias me paraissait outrancier. Je savais d'autre part que certaines histoires étaient « dramatisables », d'autres écrites uniquement pour être lues. Je m'étais tout de même forcée à voir ce qu'un metteur en scène avait pu faire de ces petites merveilles et je pense aujourd'hui qu'on aurait dû traduire Short Cuts par « découpages » car c'est bien ce que j'ai ressenti après la séance, l'impression d'avoir assisté au mauvais découpage d’un trop bon gâteau.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais dire que j'éprouve toujours une certaine difficulté à voir un film basé sur un livre que j'ai apprécié ou aimé. Une petite voix intérieure me dit : « N’y va pas. Lise, tu vas être déçue. » J’avais lu tous les livres de Thomas Harris avant de me décider à voir Le Silence des Agneaux.. Je n'ai pas été déçue mais je n'ai pu me résoudre à voir Hannibal. Le personnage du Dr Lecter était devenu psychologiquement assez agressif pour tendre un piège peut-être mortel à la jeune policière du FBI dont le personnage ne fut d’ailleurs plus joué au cinéma par Jody Foster. Le même scénario s’est reproduit pour Jurassic Park : dans le livre de Michael Crichton, les dinosaures étaient des animaux réels qui parfois me donnaient un frisson d'épouvanté. Je suis allée voir le film après bien des hésitations. Je n’ai jamais ressenti l’impression que m’avaient fait les mots écrits. Je savais pertinemment que les dits animaux étaient virtuels et les images n'avaient sûrement pas sur mon esprit le pouvoir de ces mots.

En fait, si Robert Altman a bien construit son film à partir de neuf histoires et d’un poème, il a aussi pratiqué un amalgame qui n'est pas réussi, l’exemple le plus net étant The Bath (Le Bain) qui fait partie de la deuxième partie du livre What we talk about when We Talk About Love ou son autre forme car Raymond Carver reprenait ses thèmes en les modifiant, A Small Good Thing (Une Bonne Petite Chose) [1] , cette nouvelle appartenant à la troisième partie du livre Cathedral. C’est l’histoire de la mort du jeune Scotty renversé par une voiture près de son domicile, une nouvelle assez dramatique pour qu'elle se suffise à elle-même, dépouillée, tragique, au dénouement inéluctable. Robert Altman a pourtant jugé bon d'y introduire le personnage du grand-père, superbement joué par Jack Lemmon, mais inutile car la tragédie jouée autour du garçonnet, des parents et du boulanger représentait la dose juste concoctée par l’auteur. The Bath est une reprise du thème, concise à l’extrême, de plusieurs pages plus courtes que la version A Small Good Thing mais peu importe : l’histoire est un tout achevé, aucun personnage aussi spectaculaire et dramatique soit-il ne pouvant rien apporter à l’histoire.

Il semble même sacrilège vis-à-vis de Raymond Carver que les acteurs les plus émouvants du film, en dehors de Paul Finnegan, Jack Lemmon, soient également des personnages entièrement inventés par Altman, la chanteuse (incomparable Annie Ross) et sa fille Zoë (la belle violoncelliste que nous avions découverte dans Fame.) En fait, et c'est déplorable, quand Altman serre les Histoires d'un peu plus près, il est moins bon à tel point que durant la première heure de projection j’ai eu plusieurs fois envie de quitter la salle. Quand l'histoire de la chanteuse et de Zoë s'est dramatisée au point que la tentation suicidaire de la jeune fille a vu son aboutissement dans une fin aussi tragique et inéluctable que celle de Scotty, j'ai décidé de voir le film jusqu'au bout mais j'ai une bonne explication à mon état d'esprit : Je n'étais plus dans du Carver mais dans un film complètement inventé par un scénariste et un metteur en scène de talent.

Michel Polac qui est un lecteur exemplaire (à mon avis...) a fait à la sortie du film ce commentaire : Il est déplorable que la bibliographie de Raymond Carver comporte Neuf Histoires et un Poème avec ce commentaire: recueil de nouvelles qui ont inspiré le film de Robert Altman. Les gens qui auront envie d'en connaître plus sur l'auteur vont peut-être se contenter de neuf histoires qui sont de l'Altman et non du Carver, un affront certain fait à la mémoire d'un des meilleurs spécialistes d'une tradition littéraire américaine moins prisée par les lecteurs français que le roman: la nouvelle. Je rejoins complètement, on l’aura compris, ce jugement de Michel Polac et j’espère en tout cas que ces quelques mots permettront à nos amis qui ne l'ont pas lu de vouloir découvrir un des auteurs américains les plus marquants des années soixante dix à quatre vingt dix en achetant Les Histoires de Raymond Carver et non le recueil de Robert Altman. [2] J’aimerais également ajouter la réaction d’un lecteur américain que j’ai découverte en parcourant les commentaires publiés par Amazon. Elle est intéressante parce que justement elle prouve que nos amis d'outre-Atlantique non seulement peuvent avoir vis-à-vis de leurs films et de leurs metteurs en scènes les mêmes réactions que nous-mêmes mais aussi lisent leurs auteurs :

 

II faut que je revienne sur Short Cuts. Pendant longtemps, j'avais l'habitude de voir au cinéma des films basés sur des romans ou des nouvelles. Si le film me plaisait, je recherchais la source originale : Birdy d’Alan Parker m'a dirigé vers les écrits de William Wharton, Last Temptation of Christ de Scorcese vers Nikos Kazantzakis... mais les Short Cuts d’Altman n 'ont rien fait pour me diriger vers Raymond Carver. Je n’ai pas recherché l'auteur après avoir vu le film. J'aime aussi aller au cinéma pour voir des films basés sur des romans et des nouvelles que j'ai déjà lus. Généralement c 'est désappointant (bien que l'adaptation de A Midnight Clear de Wharton n 'ait pas été mauvaise, pas aussi puissante que le roman mais tout de même un bon film.) Je n 'avais lu aucune des Histoires Courtes de Raymond Carver quand j'ai vu Short Cuts. Je n'ai pas aimé le film émotionnellement et aucun des personnages ne m’a emballé. Aujourd'hui, ayant lu la plupart des Histoires Courtes et des poèmes de Carver, je constate que rien dans le film, le réalisme, la qualité des images... ne ressemblait à l'écriture de Carver. Prenons « Careful » par exemple : c 'est l'histoire d'un homme qui est séparé de sa femme et il vit au dernier étage d'une maison, buvant du Champagne et mangeant des doughnuts pour le petit déjeuner. Sa femme débarque soudain pour avoir un entretien avec lui sauf qu'il ne l'entend pas très bien parce qu'il a une oreille pleine de cérumen et qu'ils essaient tous deux de l'extraire au lieu de bavarder comme elle en avait l'intention. J'ai lu l'histoire il y a plus de huit mois et je m'en souviens, je la vois parfaitement comme une chose dont j'ai matériellement été le témoin. Quand je lis une histoire de Carver, elle me laisse une forte impression. Short Cuts est loin d’avoir eu le même effet sur moi. C’est une pâle imitation des histoires de Carver et si celui-ci n’était pas mort, aurait-il donné son aval au film ? C’est une question qui malheureusement restera toujours sans réponse.

 



             [1] Je prie toujours les lecteurs de m'excuser si la traduction du titre des ouvrages que je cite n’est pas celle des éditeurs français. Elle est la mienne car je n'ai entre les mains que les éditions originales.

 

             [2] Est-ce une coïncidence mais ces Mots... dits aussitôt terminés, j’ai entendu parler du dernier film de Robert Altman « Gosford Park » qui, je crois sans vouloir l’affirmer, n’est pas encore sorti en France. C’est une satire des polars britanniques. On a comparé le film à « Règle du Jeu » ou aux « Dix Petits Indiens » de Jean Renoir. Il est tiré d’un roman d'Agatha Christie (je vois que le metteur en scène américain revient à des thèmes plus «classiquement cinématographiques. » La scène se passe en 1930 dans une famille aristocratique qui a imité ses amis pour une partie de chasse durant le week-end. Mais y-a-t-il des assassins parmi eux ? L'intérêt, paraît-il, est que l’histoire se passe à deux niveaux : celui des maîtres dans la partie noble du château et celui des domestiques au sous-sol. Voici une des critiques que j'ai beaucoup appréciée vu « la dent »  que j'ai contre Altman : «Robert Altman a fait quelques bons films en son temps. 'Gosford Park'n'est pas l'un deux. Ceci dit, et pour montrer combien ce « critique inconnu » a vu juste en affirmant que, de toutes façons, un film d'Altman ne peut qu 'être bon, je précise qu 'il a reçu déjà dix récompenses aux Etats-Unis que je ne nommerai pas car je crois que cela n 'intéresse personne et que bien sur il est une des meilleures chances pour la cérémonie des Oscars 2002 qui sera présidée par Woopy Goldberg. Malheureusement, quand on a exercé depuis aussi longtemps que lui, quand on a reçu autant de critiques élogieuses que lui, l'industrie du cinéma vous donne carte blanche même si votre production est 'de la foutaise '. Robert Altman pourrait faire un film sur un oeuf dur et les critiques l’adoreraient ! » (ces quelques lignes étant signées : « Le critique Inconnu », je ne peux même pas citer le nom de l’auteur!!!).

 



 

Lise Willar