|
Trois
heures de bonheur : le temps d'un voyage Paris Marseille en
train.
La nuit est tombée. Bien calé entre mes bras,
mes doigts posés sur ses pages, il me raconte sa vie
; je vis ses tourments, partage ses joies, ressens la chaleur
d'un corps tantôt invincible, tantôt fragile, déchiré,
écartelé, délabré, invité
par la mort. Des phrases coups de poing, coups d'amour, des
mots brûlants comme la fièvre, insoumis, indécents,
douloureux, tendres, ravageurs, confiants :
"
Aimer la vie. La vouloir. Comme la femme que l'on désire.
Vouloir partager l'idée de la vie. Faut savoir qu'on
est des milliers. Comme des champs de blé. Des milliers
à s'aimer. Des milliards à ne pas le savoir
" " Je ne suis pas un gars de la syntaxe. Je suis
de la syncope... Faut pas faire le malin avec les mots. Il faut
les aimer. Çà file du bonheur, les mots. Je veux
écrire pour être avec les autres.... "
La
magie opère. Etat de grâce partagé, livre
talisman. Un miracle s'accomplit : son écriture et ma
lecture nous unissent mystérieusement.
J'imagine le regard profond de ses yeux clairs ; deux mappemondes
couleur d'humanité, deux bouteilles d'encre à
la mer qui séduisent, s'agrippent aux mots pour ne pas
couler au fond du malheur. J'entends sa voix articuler ses mots
drus qui palpitent au rythme du sang coulant dans ses veines,
voix reconnaissable entre mille, enrouée par la cigarette,
par l'alcool absorbé jusqu'au bout de la nuit, voix qui
visite les bonheurs-détresse des femmes, des potes, des
frères de couleurs. Je vois ce sourire qui ressusciterait
un mourant ! En guise de point à la ligne, j'entends
son emblématique hé ! posé en bout de phrase.
Mots pour pleurer, vibrer à ses combats, trembler dans
ses peurs, sourire aux mots d'esprit, humour décapant.
Mots gueulant ses dégoûts, mots qui agressent,
mots qui caressent, le nourrissent : il se redresse, balance
ses envies, ses enchantements, ses cicatrices. Cur en
lambeaux, sensibilité à fleur de peau, talent,
charisme. Son phrasé syncopé n'est qu'un cri d'amour,
de générosité. L'envie de vivre est la
plus forte.
Je serre entre mes mains ces quelques centimètres carrés
d'amour fraternel, ils me remplissent d'énergie. Ils
ne m'échapperont jamais, même après la dernière
page, le dernier mot. Ce livre est bouleversant, chaud et doux,
ces quelques grammes de papier sont lourds comme un corps d'homme
abandonné, calmé. C'est du bonheur en poche que
je peux renifler, du plaisir doré sur tranche, brillant
dans ma tête comme mille étoiles. Fragment d'arbre
réincarné en pages noircies de violent désespoir,
de terreurs, mots fortifiés, protégés par
des espaces de clarté bourrés de sourires, de
douceur, creux de chair à vif, de jouissances, d'exaltations.
Voilà le livre que j'ai tant aimé, livre d'amour,
amour de livre, couverture écornée, feuillets
annotés.
Qu'il est beau ce livre, la nuit ! à mon chevet jusqu'à
mon dernier souffle.
Bernadette
Thumerelle
|