Richard Borhinger
Que c'est beau, une ville la nuit
Denoël

par Bernadette Thumerelle

Trois heures de bonheur : le temps d'un voyage Paris Marseille en train.
La nuit est tombée. Bien calé entre mes bras, mes doigts posés sur ses pages, il me raconte sa vie ; je vis ses tourments, partage ses joies, ressens la chaleur d'un corps tantôt invincible, tantôt fragile, déchiré, écartelé, délabré, invité par la mort. Des phrases coups de poing, coups d'amour, des mots brûlants comme la fièvre, insoumis, indécents, douloureux, tendres, ravageurs, confiants :

" Aimer la vie. La vouloir. Comme la femme que l'on désire. Vouloir partager l'idée de la vie. Faut savoir qu'on est des milliers. Comme des champs de blé. Des milliers à s'aimer. Des milliards à ne pas le savoir… " " Je ne suis pas un gars de la syntaxe. Je suis de la syncope... Faut pas faire le malin avec les mots. Il faut les aimer. Çà file du bonheur, les mots. Je veux écrire pour être avec les autres.... "

La magie opère. Etat de grâce partagé, livre talisman. Un miracle s'accomplit : son écriture et ma lecture nous unissent mystérieusement.
J'imagine le regard profond de ses yeux clairs ; deux mappemondes couleur d'humanité, deux bouteilles d'encre à la mer qui séduisent, s'agrippent aux mots pour ne pas couler au fond du malheur. J'entends sa voix articuler ses mots drus qui palpitent au rythme du sang coulant dans ses veines, voix reconnaissable entre mille, enrouée par la cigarette, par l'alcool absorbé jusqu'au bout de la nuit, voix qui visite les bonheurs-détresse des femmes, des potes, des frères de couleurs. Je vois ce sourire qui ressusciterait un mourant ! En guise de point à la ligne, j'entends son emblématique hé ! posé en bout de phrase.
Mots pour pleurer, vibrer à ses combats, trembler dans ses peurs, sourire aux mots d'esprit, humour décapant. Mots gueulant ses dégoûts, mots qui agressent, mots qui caressent, le nourrissent : il se redresse, balance ses envies, ses enchantements, ses cicatrices. Cœur en lambeaux, sensibilité à fleur de peau, talent, charisme. Son phrasé syncopé n'est qu'un cri d'amour, de générosité. L'envie de vivre est la plus forte.
Je serre entre mes mains ces quelques centimètres carrés d'amour fraternel, ils me remplissent d'énergie. Ils ne m'échapperont jamais, même après la dernière page, le dernier mot. Ce livre est bouleversant, chaud et doux, ces quelques grammes de papier sont lourds comme un corps d'homme abandonné, calmé. C'est du bonheur en poche que je peux renifler, du plaisir doré sur tranche, brillant dans ma tête comme mille étoiles. Fragment d'arbre réincarné en pages noircies de violent désespoir, de terreurs, mots fortifiés, protégés par des espaces de clarté bourrés de sourires, de douceur, creux de chair à vif, de jouissances, d'exaltations.
Voilà le livre que j'ai tant aimé, livre d'amour, amour de livre, couverture écornée, feuillets annotés.
Qu'il est beau ce livre, la nuit ! à mon chevet jusqu'à mon dernier souffle.

Bernadette Thumerelle