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Les
publications de L'Ecole des loisirs peuvent intéresser
les adultes, aussi bien que les enfants ou les adolescents:
on y trouve, par exemple, une biographie de Nelson Mandela ou
l'étrange Marcovaldo d'Italo Calvino. A première
vue, le livre de Tomi Ungerer, illustré de nombreux dessins
et photographies, semble davantage destiné à un
jeune public, tout comme les albums des Trois Brigands
ou de Jean de la lune, du même auteur et publiés
chez la même maison d'édition. Mais à y
regarder de plus près, cette évocation d'une enfance
et d'une adolescence en temps de guerre, de 1934 à 1946,
peut réveiller bien des souvenirs chez ceux qui ont eu
le même âge à la même période,
et plus particulièrement en Alsace. C'est le cas de mon
père et de ma mère, et ces souvenirs ont donc
des accents familiers pour moi aussi, à qui mes parents
et grands-parents ont raconté quelque-uns de leurs souvenirs
les plus marquants de ces années-là.
L'enfance de Tomi Ungerer a été heureuse, malgré
la disparition précoce de son père, et ce grâce
à une théorie de grands frère et soeurs
protecteurs, et surtout grâce à une mère
énergique et aimante, astucieuse et douée d'un
solide sens de l'humour. Cette affection est quelquefois encombrante:
"...lorsqu'en public elle m'appelait son rayon de soleil,
Tigerle (petit tigre), Stinkerle (petit puant),
petit moineau, Goldkaeferle (scarabée d'or), Metschtgraezerle
(petit coq, gratteur de fumier), Schisserle (petit fait
caca), je ne savais où me mettre. Et ceci dura jusqu'à
la fin de sa vie.". Mais la débrouillardise et l'aplomb
maternels ont souvent été des atouts providentiels,
comme ce jour où la famille Ungerer est dénoncée
parce qu'elle continue à parler le français malgré
les interdictions: face à l'officier allemand qui l'a
convoquée, la mère réplique imperturbablement:
" si plus aucun Allemand ne parle le français, comment
comptez-vous administrer la France après la grande victoire
finale?".
Cette question du rapport à la langue est en effet cruciale
dans le livre, et Ungerer résume avec un humour bien
caractéristique de sa région les différents
aléas linguistiques qu'elle a connus au gré de
l'Histoire:
"En Alsace circule la blague suivante:
Un Alsacien s'appelle Lagarde,
Les Allemands traduisent son nom par "Wache",
les Français disent "vache",
les Allemands traduisent par "Kuh"
et les Français prononcent "cul"."
Les nombreux termes en patois alsacien cités dans le
livre lui donnent d'ailleurs une partie de son charme, tout
en ménageant une place à cette langue contestée
à la fois par les Français et par les Allemands.
Et ce récit des années de guerre effectué
selon le point de vue d'un enfant est souvent drôle, parce
que le jeune Tomi et sa famille ont échappé par
miracle à la plupart des drames qui souvent n'ont pas
épargné leurs voisins (la bombe qui atterrit devant
leur perron à la Noël 1944 et le bombardement cataclysmique
qui l'accompagne font partie de leurs souvenirs les plus traumatisants),
mais aussi parce que lhumour est en lui-même une
forme de résistance: " La vie est un drame? Faites-en
une comédie, une comédie de la survie et de la
mystification".
Evocation de l'Occupation vue à hauteur de môme,
le livre insiste particulièrement sur les transformations
de la vie scolaire. Lieu où l'on formait l'esprit des
futurs soldats du Reich, l'école était un lieu
de propagande et de formatage: les instituteurs alsaciens étaient
remplacés par des professeurs allemands, les manuels
étaient rédigés de façon à
célébrer la gloire du Führer, et le passé
français et la langue française étaient
méticuleusement éradiqués. L'apprentissage
de l'antisémitisme faisait également partie du
programme. Respectant le point de vue de l'enfant qu'il était
alors, Ungerer n'évoque pas longuement le génocide,
mais en note néammoins les signes avant-coureurs: l'expulsion
des familles juives, la confiscation de leurs bien, puis leur
rassemblement et leur envoi vers les camps de la mort à
partir de la France, ainsi que le racisme tranquille et les
propos monstrueux de certains officiers allemands. Et il souligne
également le fait qu'en Alsace, contrairement à
cet état d'esprit, "les Juifs font partie intégrante
de notre culture, de notre identité, même de notre
gastronomie".
Témoin direct, mais naïf de cette entreprise d'acculturation,
l'enfant réagit par l'entremise de ses dessins: un bon
tiers du livre est ainsi occupé par des documents iconographiques
de toutes sortes, dont de nombreuses reproductions des dessins
effectués par le jeune Tomi à la demande de ses
instituteurs allemands ("Mon premier devoir fut de dessiner
un Juif."), mais surtout à son initiative personnelle.
Les différentes illustrations dialoguent entre elles:
affiches ou dessins de propagande d'un côté, objets
de la vie quotidienne, photographies et dessins personnels de
l'autre. Amusantes caricatures et dessins-reportages composent
par ailleurs une sorte de journal personnel en marge du texte,
dans lequel le jeune garçon pouvait extérioriser
ses peurs et sa perplexité devant le monde qui l'entourait,
et le maîtriser par le crayon et l'humour.
Grâce à l'union sacrée de la famille, à
son indépendance d'esprit, mais aussi grâce à
sa sensibilité et à son talent personnel, le futur
dessinateur a donc pu traverser la période douloureuse
de la guerre sans trop d'égratigunures, mais en gardant
les yeux ouverts.
Catherine Raucy
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