A la guerre comme à la guerre
de Tomi Ungerer
(Médium - L'Ecole des loisirs)

par Catherine Raucy

Les publications de L'Ecole des loisirs peuvent intéresser les adultes, aussi bien que les enfants ou les adolescents: on y trouve, par exemple, une biographie de Nelson Mandela ou l'étrange Marcovaldo d'Italo Calvino. A première vue, le livre de Tomi Ungerer, illustré de nombreux dessins et photographies, semble davantage destiné à un jeune public, tout comme les albums des Trois Brigands ou de Jean de la lune, du même auteur et publiés chez la même maison d'édition. Mais à y regarder de plus près, cette évocation d'une enfance et d'une adolescence en temps de guerre, de 1934 à 1946, peut réveiller bien des souvenirs chez ceux qui ont eu le même âge à la même période, et plus particulièrement en Alsace. C'est le cas de mon père et de ma mère, et ces souvenirs ont donc des accents familiers pour moi aussi, à qui mes parents et grands-parents ont raconté quelque-uns de leurs souvenirs les plus marquants de ces années-là.

L'enfance de Tomi Ungerer a été heureuse, malgré la disparition précoce de son père, et ce grâce à une théorie de grands frère et soeurs protecteurs, et surtout grâce à une mère énergique et aimante, astucieuse et douée d'un solide sens de l'humour. Cette affection est quelquefois encombrante: "...lorsqu'en public elle m'appelait son rayon de soleil, Tigerle (petit tigre), Stinkerle (petit puant), petit moineau, Goldkaeferle (scarabée d'or), Metschtgraezerle (petit coq, gratteur de fumier), Schisserle (petit fait caca), je ne savais où me mettre. Et ceci dura jusqu'à la fin de sa vie.". Mais la débrouillardise et l'aplomb maternels ont souvent été des atouts providentiels, comme ce jour où la famille Ungerer est dénoncée parce qu'elle continue à parler le français malgré les interdictions: face à l'officier allemand qui l'a convoquée, la mère réplique imperturbablement: " si plus aucun Allemand ne parle le français, comment comptez-vous administrer la France après la grande victoire finale?".

Cette question du rapport à la langue est en effet cruciale dans le livre, et Ungerer résume avec un humour bien caractéristique de sa région les différents aléas linguistiques qu'elle a connus au gré de l'Histoire:
"En Alsace circule la blague suivante:
Un Alsacien s'appelle Lagarde,
Les Allemands traduisent son nom par "Wache",
les Français disent "vache",
les Allemands traduisent par "Kuh"
et les Français prononcent "cul"."
Les nombreux termes en patois alsacien cités dans le livre lui donnent d'ailleurs une partie de son charme, tout en ménageant une place à cette langue contestée à la fois par les Français et par les Allemands. Et ce récit des années de guerre effectué selon le point de vue d'un enfant est souvent drôle, parce que le jeune Tomi et sa famille ont échappé par miracle à la plupart des drames qui souvent n'ont pas épargné leurs voisins (la bombe qui atterrit devant leur perron à la Noël 1944 et le bombardement cataclysmique qui l'accompagne font partie de leurs souvenirs les plus traumatisants), mais aussi parce que lŒhumour est en lui-même une forme de résistance: " La vie est un drame? Faites-en une comédie, une comédie de la survie et de la mystification".

Evocation de l'Occupation vue à hauteur de môme, le livre insiste particulièrement sur les transformations de la vie scolaire. Lieu où l'on formait l'esprit des futurs soldats du Reich, l'école était un lieu de propagande et de formatage: les instituteurs alsaciens étaient remplacés par des professeurs allemands, les manuels étaient rédigés de façon à célébrer la gloire du Führer, et le passé français et la langue française étaient méticuleusement éradiqués. L'apprentissage de l'antisémitisme faisait également partie du programme. Respectant le point de vue de l'enfant qu'il était alors, Ungerer n'évoque pas longuement le génocide, mais en note néammoins les signes avant-coureurs: l'expulsion des familles juives, la confiscation de leurs bien, puis leur rassemblement et leur envoi vers les camps de la mort à partir de la France, ainsi que le racisme tranquille et les propos monstrueux de certains officiers allemands. Et il souligne également le fait qu'en Alsace, contrairement à cet état d'esprit, "les Juifs font partie intégrante de notre culture, de notre identité, même de notre gastronomie".

Témoin direct, mais naïf de cette entreprise d'acculturation, l'enfant réagit par l'entremise de ses dessins: un bon tiers du livre est ainsi occupé par des documents iconographiques de toutes sortes, dont de nombreuses reproductions des dessins effectués par le jeune Tomi à la demande de ses instituteurs allemands ("Mon premier devoir fut de dessiner un Juif."), mais surtout à son initiative personnelle. Les différentes illustrations dialoguent entre elles: affiches ou dessins de propagande d'un côté, objets de la vie quotidienne, photographies et dessins personnels de l'autre. Amusantes caricatures et dessins-reportages composent par ailleurs une sorte de journal personnel en marge du texte, dans lequel le jeune garçon pouvait extérioriser ses peurs et sa perplexité devant le monde qui l'entourait, et le maîtriser par le crayon et l'humour.

Grâce à l'union sacrée de la famille, à son indépendance d'esprit, mais aussi grâce à sa sensibilité et à son talent personnel, le futur dessinateur a donc pu traverser la période douloureuse de la guerre sans trop d'égratigunures, mais en gardant les yeux ouverts.


 

Catherine Raucy