Un livre que j'aime

Célébration d'un mariage improbable et illimité

d'Eugene Savitzkaya

Ed. de Minuit, 2002.
ISBN 2-7073-1792-6.
Pp. 92. 10 €

par Renée Laurentine

Ecrivain belge d'origine slave, Eugène Savitzkaya est principalement romancier, mais aussi poète, essayiste et dramaturge. A vingt-deux ans, en 1977, il publie un premier roman, Mentir, qui d'emblée enthousiasme la critique. Pour des raisons sans doute éditoriales, Célébration … est aussi classé comme " roman ", bien que ce texte, riche exemple d'un talent très pointu et original, esquive la narration et se construise plutôt comme une pièce de théâtre : c'est une suite d'échanges verbaux entre divers personnages, avec des passages " chantés " et des indications scéniques. D'où : œuvre pseudo-dramatique, à résonance poétique due au travail de la langue et du style.
Le titre prépare le lecteur à l'ambiance insolite qui règne dans ces pages, car chaque élément de l'énoncé s'avère signifiant, même si c'est par antiphrase. Ainsi, le mariage est d'autant plus improbable que les futurs époux sont absents de la fête ! La "célébration " annoncée s'entendrait plutôt comme ironique, n'était la célébration linguistique -- bien réelle -- offerte par l'auteur.
Savitzkaya met en scène deux larges groupes de personnages : d'une part, les convives de tous âges dont certains se trouvent dans les arbres, sous la table, ou encore perchés sur le capot d'une fourgonnette ! D'autre part, des êtres non-humains (divers insectes, merlettes, feuilles d'arbre), prennent la parole dans une avalanche de questions qui s'échelonnent souvent sur plusieurs pages d'affilée ! Les premiers mots du livre sont prononcés par une mouche (" Qui es-tu? "), et le récit se termine par une autre question (" A travers quoi passes-tu ? "), émise par le chœur des abeilles, merlettes et feuilles. Les interrogations lancinantes (et parfois de caractère infantile) restent sans réponse et ainsi évoquent métaphoriquement l'éternel mystère du monde. Ces bourdonnements et bruissements divers matérialisent le Temps, ce qui se confirme aux dernières pages du livre.
Ces deux groupes de " personnages " transmettent de façon indirecte la substance d'un ouvrage qui, sous l'apparence de l'étrangeté, du ludisme, voire du grotesque ou de la grivoiserie, transmet un contenu métaphysique. Les convives le font dans le décousu
de leurs bavardages, soliloques, commérages, toasts de circonstance, réminiscences, pronostics, etc. Quant aux mouches et autres comparses, c'est par leur questionnement même qu'ils suscitent la réflexion, et leur rôle ne va pas sans rappeler celui du chœur dans le théâtre de l'Antiquité. De façon subtile, les deux procédés se complètent et fonctionnent en contrepoint. Les thèmes les plus en évidence touchent à l'existence : la vie, la mort, le féminin et le masculin, la possibilité --ou non-- d'un " dialogue ", la sexualité, la bestialité inhérente à l'espèce humaine. Partout la mort règne, même associée à l'idée de mariage : " un linceul, c'est le drap de noces " ; " tu auras un petit lit dans la maison et un petit trou au cimetière ". Dans ce livre, comme ailleurs chez Savitzkaya, se profile une nette tendance à souligner la désintégration, la destruction de ce qui existe, sur fond de désarroi existentiel, réprimé et doublé d'étonnement devant l'Enigme de l'univers.
Savitzkaya a lui-même évoqué son " écriture en spirale ". En effet, et indépendamment de la portée philosophique de l'ouvrage, c'est peut-être la complexité de sa structure très étudiée qui en fait tout le prix. A chaque page, le lecteur est confronté à des techniques de composition et d'écriture qui, à elles seules, fourniraient la matière d'un véritable traité : emboîtements, jeux lexicaux (portant, par exemple, sur la polysémie), dérivations sémantiques, analepses, " refrains " avec variations, énumérations hétéroclites, " litanies ", savante orchestration des répliques et des questions en cascade, retours sporadiques de certaines formules qui produisent une sorte d'envoûtement… le répertoire est inépuisable. Ce ne sont pas là simples coquetteries de style, car si Savitzkaya travaille la langue en artiste, ses transgressions sont porteuses de sens. D'une part elles investissent l'imaginaire, mais de l'autre, elles font sentir ce qui défie l'énoncé direct et incitent le lecteur à donner corps aux signes.
La fin de ce roman réserve une surprise : soudain intervient " une voix sortant d'un grand tonneau " : " Je suis coupable d'être né […], coupable d'être, […] responsable de la passion de l'or, […] de la passion du pouvoir, […] responsable du temps qui passe. " S'agit-il de la voix de quelque démiurge? Ou bien de celle de l'Homme archétypal qui surgit de ce tonneau (réminiscence de Diogène ?). Savitzkaya n'a d'ailleurs pas fini de nous surprendre et le mystère s'approfondit, car après le " né " initial de la tirade, les participes passés soudain virent au féminin! (" c'est moi qui me suis cachée, […] moi qui me suis moquée ", etc.). Ce subtil glissement grammatical donne d'autant plus à réfléchir qu'il s'introduit dans le texte mine de rien, sans insistance. Enfin, lorsqu'aux dernières lignes le Temps reprend la parole, c'est sans doute aussi le lecteur qu'il vise : " Jouez-vous votre vie ? ", ou : " Voyez-vous ce que vos yeux ne voient pas ? "

Renée Laurentine