Un livre que j'aime

"Le livre des illusions"
Paul Auster
Collection poche "Babel"
Actes Sud, mai 2003

par Colette Colmerauer

Un grand écrivain se reconnaît à ce qu'il franchit naturellement les contraintes de la traduction, tant le sujet est fort, le style simple, les images audacieuses et naturelles. En cela Paul Auster est un déjà un grand écrivain, grandement aidé par sa traductrice Christine Le Bœuf, mais cela est encore plus vrai de son dernier roman "Le livre des illusions" qui me semble le plus accompli de tous - jusqu'au prochain …
Le narrateur est un spécialiste de littérature qui, pour se sortir d'une grave dépression, entame une étude sur le cinéma muet des années vingt. Après un deuil tragique il se surprend à rire, comme cela ne lui est pas arrivé depuis longtemps, en regardant un film de Hector Mann, l'homme au complet blanc. Il tombe amoureux en quelque sorte de l'acteur : "Avant le corps il y a le visage et avant le visage il y a la mince ligne noire entre le nez et la lèvre supérieure. Filament agité de tics angoissés, corde à sauter métaphysique…la moustache d'Hector est un sismographe de son état profond…Rien de tout cela ne serait possible sans la caméra. L'intimité avec la moustache parlante est une création de l'objectif…"(p.41)
J'avoue avoir même été vaguement saisie d'un doute sur la "réalité" de cet acteur, devant la variété et la précision des films décrits, aux scénarios rocambolesques, aux titres évocateurs : "Scandal" "Country Week End" "The Teller's Tale" "Double or Nothing" "Mr Nobody" "The Prop Man" etc, etc… Je me suis demandé plusieurs fois si je ne manquais pas de connaissances sur le cinéma de cette époque et si le romancier n'avait pas brodé à partir d'un personnage réel ?

Car Auster le situe habilement par rapport à ses "contemporains" (bien réels eux) comme Lloyd, Keaton, Chaplin : " Il était trop grand pour jouer simplement un clown, trop beau pour ..un gaffeur innocent.. Parcourez la liste des accessoires et accoutrements qui ont façonné les carrières de maîtres incontestés, les chaussures avachies et les vêtements dépenaillés du vagabond de Chaplin, le Milquetoast de Loyd aux lunettes cerclées d'écaille, l'ahuri de Keaton avec son chapeau plat et son visage figé , le naïf à la peau blafarde de Langdon tous sont des exclus Dans le cas de Hector pareil doute ne nous effleure pas…Il est à la fois populaire et aristocratique, sensuel et romantique, l'homme aux manière précises et pointilleuses qui n'hésite jamais devant une action spectaculaire…Le complet blanc est le signe de la vulnérabilité d'Hector et prête un certain pathos aux blagues que lui joue le monde. Obstiné dans son élégance, accroché à la conviction que le complet fait de lui le plus séduisant et le plus désirable des hommes, Hector élève sa vanité personnelle au niveau d'une cause avec laquelle le public peut sympathiser…" (p.44)
Preuve indéniable du talent de Paul Auster, son personnage "existe", dans la parfaite tradition du cinéma muet, des Marx Brothers à Buster Keaton et à Chaplin quoiqu'il en dise. Rien que la vie de ce "faux" acteur de cinéma muet aurait suffi à faire un roman passionnant, lui qui mène une vie trépidante à Hollywood, tout en restant mystérieux sur ses origines : "C'est un homme aux personnalités et antécédents familiaux si multiples…Chaque fois qu'on lui pose une question, sa réponse est différente. Il parle avec volubilité mais il se garde bien de dire deux fois la même chose…Les journalistes ne lui résistent pas. Il les fait rire, les amuse par ses petits tours de magie et au bout d'un moment ils cessent de lui demander la vérité et s'abandonnent au spectacle" (p.104)

Mais Auster ne s'arrête pas en si bon chemin, il n'a fait que nous appâter avec Hector Mann, et je ne veux pas gâter votre plaisir en dévoilant la suite. Ce serait d'ailleurs absurde de résumer ce livre alors qu'une grande part de sa séduction vient de ce qu'il nous tient en haleine en permanence, que l'intérêt bascule subtilement du "je" du narrateur au "il" de l'acteur, les deux personnages étant aussi riches, aussi émouvants et passionnants, aussi bien analysés l'un que l'autre. Leurs aventures à tous deux vont se poursuivre et se croiser puisque Hector Mann, que l'on croyait disparu, vit toujours quelque part dans le Nouveau Mexique et qu'une étrange jeune femme va littéralement forcer le narrateur à le rencontrer… Peu à peu nous allons découvrir les vies cachées de Mann, les nombreuses vies de Mann, tout à tour Chaïm Mandelbaum, Herman Loesser, et enfin Hector Spelling "Chaque fois que je crois qu'il m'a menti, il se trouve qu'il disait la vérité. C'est ça qui rend son histoire tellement impossible. C'est qu'il m'a dit la vérité."(p.260)
Car nous rentrons de plein gré dans "l'ère du mensonge", de la vérité et de la fiction, c'est à dire du cinéma et de la littérature, pour suivre un Hector qui se révèlera plein de ressources créatives, dans tous les domaines. Capable tour à tour de préparer et d'exécuter de savoureuses scènes de pornographie "live", capable de courage en sauvant une jeune femme dans une banque, capable aussi de lâcheté en abandonnant celle qu'il aime pour une autre ou en séduisant la fille de son patron. Pour suivre aussi les péripéties fantastiques du narrateur monomaniaque (comme il se définit lui même) cherchant l'oubli dans le travail forcené sur le cinéma muet ou sur la traduction des Mémoires d'Outre Tombe de Chateaubriand

Comme on le voit le cinéma et la littérature sont les deux grands moteurs de ce roman, deux arts créateurs de faux semblants plus vrais que nature, de jeux d'optique capables "de représenter le monde - celui qui est en nous, autant que celui qui nous entoure". (p.23)
Ces jeux d'optique s'entremêleront sans cesse, se répondant en écho, en suscitant au passage beaucoup de questions : où s'arrête la vérité, où commence l'illusion ? La véritable question étant de savoir si le plus important ne serait pas finalement l'illusion ? C'est véritablement le cœur philosophique du livre qui pourrait se résumer par cette phrase de Berkeley : "Si un arbre tombe dans la forêt et si personne ne l'entend tomber cela fait-il du bruit ?". (voir l'article très fouillé de Jacqueline Morne sur http://pierre.campion2.free.fr )

Il ne faudrait pas en conclure que c'est un roman d'intellectuel, un roman à thèse, comme certains critiques américains l'ont suggéré, pas du tout, c'est un roman émouvant, palpitant et vivant, qui nous agrippe dès le début et ne nous quitte plus. Un peu sur le rythme des grands films d'aventures ou des films policiers avec leur mouvement perpétuel, leur suspense, leurs personnages bien marqués et leurs brusques retournements de situation. Modèle typiquement américain que Paul Auster arrive parfaitement à reconstituer sur le plan littéraire, dans la "Trilogie New Yorkaise" "Moon Palace", "L'invention de la solitude", "La musique du hasard" en choisissant un narrateur qui lui ressemble étrangement, pour assurer l'unité à un ensemble complexe et tourmenté, riche en enchâssements, retours en arrière et rebondissements et voyages au cœur de l'Amérique du Nord, de ses villes poubelles, de ses paysages grandioses.
Ici le narrateur passe du Vermont à New York, puis il part dans la poussière chaude et rouge du Nouveau Mexique pour retrouver la trace de Hector Mann. Hector Mann, lui, commence sa carrière d'acteur et de metteur en scène à Los Angeles, sur la côte Ouest, puis revient dans le Middle West à Sanduski, Ohio, puis à Portland, et à Spokane, petite ville où il travaille dans un magasin de sports. Il est mêlé à un braquage de banque à Cleveland pour finir ses jours dans un ranch désertique du Nouveau Mexique où il plantera des arbres et construira de ses mains une maison de briques sèches. Chaque région joue son rôle dans l'histoire, avec le minimum de détails et le maximum d'effet, depuis la "maisonnette ridicule" préfabriquée du Vermont avec son simili feu électrique jusqu'au "Blue Stone Ranch" de cent soixante hectares avec ses yuccas et ses buissons.

Car la grande force de Auster est d'atteindre son but avec une précision foudroyante et un minimum de moyens : une brève notation, une rapide description et "on y croit". Juste quelques gestes et on comprend tout : "Mary se baissa vers un manteau et le lança sur le lit d'un geste coléreux. Ensuite elle en ramassa un autre et le lança aussi sur le lit…chaque fois qu'elle en jetait un, elle s'interrompait au milieu de la phrase qu'elle était en train de prononcer. Les manteaux étaient comme des signes de ponctuation- tirets soudains, ellipses hâtives, violents points d'exclamation - et chacun coupait ses paroles à la façon d'une hache. Je veux que tu….te réconcilies avec Karin…M'en fous ….si tu dois …." (p.95)
Pour les paysages, pas de longs "travellings", juste quelques touches :"En sortant de la voiture j'ai posé le pied sur le sol, je me rappelle m'être dit : le rouge à lèvres d'Alma est rouge, la voiture est jaune, et il n'y a pas de lune dans le ciel ce soir. Dans l'obscurité, derrière l'habitation principale, je distinguais vaguement les silhouettes des arbres…de grandes masses d'ombre agitées par le vent." (p.261)
Un personnage essentiel est décrit en quelques lignes : "Selon mes calculs Frieda avait soixante dix neuf ans.. Ni rouge à lèvres, ni maquillage, aucun effort pour se coiffer et néanmoins féminine, encore belle d'une beauté épurée, incorporelle. L'âge ne diminue pas ces gens là, il les fait vieillir mais il n'altère pas ce qu'ils sont et plus ils vivent longtemps, plus pleinement et implacablement ils s'incarnent eux mêmes."(p.271)

Il ne faut donc pas interpréter à la lettre l'exergue mélancolique choisie par Auster chez Chateaubriand "L'homme n'a pas une seule et même vie; il en a plusieurs mises bout à bout et c'est sa misère". Car la lecture de ce livre nous convainc du contraire. Quel plaisir d'avoir plusieurs vies, quel plaisir de les lire, ou de les vivre, car finalement ce serait la même chose, si vous les avez lues, vous les avez un peu vécues ? Ou si vous les avez vécues, c'est que vous les aviez lues auparavant, non ? En tout cas ne résistez pas à ce dernier roman de Paul Auster, laissez-vous emporter par ses illusions, vous aurez envie d'y revenir plus d'une fois.

Colette Colmerauer