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Un
grand écrivain se reconnaît à ce qu'il franchit
naturellement les contraintes de la traduction, tant le sujet
est fort, le style simple, les images audacieuses et naturelles.
En cela Paul Auster est un déjà un grand écrivain,
grandement aidé par sa traductrice Christine Le Buf,
mais cela est encore plus vrai de son dernier roman "Le
livre des illusions" qui me semble le plus accompli de
tous - jusqu'au prochain
Le narrateur est un spécialiste de littérature
qui, pour se sortir d'une grave dépression, entame une
étude sur le cinéma muet des années vingt.
Après un deuil tragique il se surprend à rire,
comme cela ne lui est pas arrivé depuis longtemps, en
regardant un film de Hector Mann, l'homme au complet blanc.
Il tombe amoureux en quelque sorte de l'acteur : "Avant
le corps il y a le visage et avant le visage il y a la mince
ligne noire entre le nez et la lèvre supérieure.
Filament agité de tics angoissés, corde à
sauter métaphysique
la moustache d'Hector est un
sismographe de son état profond
Rien de tout cela
ne serait possible sans la caméra. L'intimité
avec la moustache parlante est une création de l'objectif
"(p.41)
J'avoue avoir même été vaguement saisie
d'un doute sur la "réalité" de cet acteur,
devant la variété et la précision des films
décrits, aux scénarios rocambolesques, aux titres
évocateurs : "Scandal" "Country Week End"
"The Teller's Tale" "Double or Nothing"
"Mr Nobody" "The Prop Man" etc, etc
Je me suis demandé plusieurs fois si je ne manquais pas
de connaissances sur le cinéma de cette époque
et si le romancier n'avait pas brodé à partir
d'un personnage réel ?
Car
Auster le situe habilement par rapport à ses "contemporains"
(bien réels eux) comme Lloyd, Keaton, Chaplin : "
Il était trop grand pour jouer simplement un clown, trop
beau pour ..un gaffeur innocent.. Parcourez la liste des accessoires
et accoutrements qui ont façonné les carrières
de maîtres incontestés, les chaussures avachies
et les vêtements dépenaillés du vagabond
de Chaplin, le Milquetoast de Loyd aux lunettes cerclées
d'écaille, l'ahuri de Keaton avec son chapeau plat et
son visage figé , le naïf à la peau blafarde
de Langdon tous sont des exclus Dans le cas de Hector pareil
doute ne nous effleure pas
Il est à la fois populaire
et aristocratique, sensuel et romantique, l'homme aux manière
précises et pointilleuses qui n'hésite jamais
devant une action spectaculaire
Le complet blanc est le
signe de la vulnérabilité d'Hector et prête
un certain pathos aux blagues que lui joue le monde. Obstiné
dans son élégance, accroché à la
conviction que le complet fait de lui le plus séduisant
et le plus désirable des hommes, Hector élève
sa vanité personnelle au niveau d'une cause avec laquelle
le public peut sympathiser
" (p.44)
Preuve indéniable du talent de Paul Auster, son personnage
"existe", dans la parfaite tradition du cinéma
muet, des Marx Brothers à Buster Keaton et à Chaplin
quoiqu'il en dise. Rien que la vie de ce "faux" acteur
de cinéma muet aurait suffi à faire un roman passionnant,
lui qui mène une vie trépidante à Hollywood,
tout en restant mystérieux sur ses origines : "C'est
un homme aux personnalités et antécédents
familiaux si multiples
Chaque fois qu'on lui pose une question,
sa réponse est différente. Il parle avec volubilité
mais il se garde bien de dire deux fois la même chose
Les
journalistes ne lui résistent pas. Il les fait rire,
les amuse par ses petits tours de magie et au bout d'un moment
ils cessent de lui demander la vérité et s'abandonnent
au spectacle" (p.104)
Mais
Auster ne s'arrête pas en si bon chemin, il n'a fait que
nous appâter avec Hector Mann, et je ne veux pas gâter
votre plaisir en dévoilant la suite. Ce serait d'ailleurs
absurde de résumer ce livre alors qu'une grande part
de sa séduction vient de ce qu'il nous tient en haleine
en permanence, que l'intérêt bascule subtilement
du "je" du narrateur au "il" de l'acteur,
les deux personnages étant aussi riches, aussi émouvants
et passionnants, aussi bien analysés l'un que l'autre.
Leurs aventures à tous deux vont se poursuivre et se
croiser puisque Hector Mann, que l'on croyait disparu, vit toujours
quelque part dans le Nouveau Mexique et qu'une étrange
jeune femme va littéralement forcer le narrateur à
le rencontrer
Peu à peu nous allons découvrir
les vies cachées de Mann, les nombreuses vies de Mann,
tout à tour Chaïm Mandelbaum, Herman Loesser, et
enfin Hector Spelling "Chaque fois que je crois qu'il m'a
menti, il se trouve qu'il disait la vérité. C'est
ça qui rend son histoire tellement impossible. C'est
qu'il m'a dit la vérité."(p.260)
Car nous rentrons de plein gré dans "l'ère
du mensonge", de la vérité et de la fiction,
c'est à dire du cinéma et de la littérature,
pour suivre un Hector qui se révèlera plein de
ressources créatives, dans tous les domaines. Capable
tour à tour de préparer et d'exécuter de
savoureuses scènes de pornographie "live",
capable de courage en sauvant une jeune femme dans une banque,
capable aussi de lâcheté en abandonnant celle qu'il
aime pour une autre ou en séduisant la fille de son patron.
Pour suivre aussi les péripéties fantastiques
du narrateur monomaniaque (comme il se définit lui même)
cherchant l'oubli dans le travail forcené sur le cinéma
muet ou sur la traduction des Mémoires d'Outre Tombe
de Chateaubriand
Comme
on le voit le cinéma et la littérature sont les
deux grands moteurs de ce roman, deux arts créateurs
de faux semblants plus vrais que nature, de jeux d'optique capables
"de représenter le monde - celui qui est en nous,
autant que celui qui nous entoure". (p.23)
Ces jeux d'optique s'entremêleront sans cesse, se répondant
en écho, en suscitant au passage beaucoup de questions
: où s'arrête la vérité, où
commence l'illusion ? La véritable question étant
de savoir si le plus important ne serait pas finalement l'illusion
? C'est véritablement le cur philosophique du livre
qui pourrait se résumer par cette phrase de Berkeley
: "Si un arbre tombe dans la forêt et si personne
ne l'entend tomber cela fait-il du bruit ?". (voir l'article
très fouillé de Jacqueline Morne sur http://pierre.campion2.free.fr
)
Il
ne faudrait pas en conclure que c'est un roman d'intellectuel,
un roman à thèse, comme certains critiques américains
l'ont suggéré, pas du tout, c'est un roman émouvant,
palpitant et vivant, qui nous agrippe dès le début
et ne nous quitte plus. Un peu sur le rythme des grands films
d'aventures ou des films policiers avec leur mouvement perpétuel,
leur suspense, leurs personnages bien marqués et leurs
brusques retournements de situation. Modèle typiquement
américain que Paul Auster arrive parfaitement à
reconstituer sur le plan littéraire, dans la "Trilogie
New Yorkaise" "Moon Palace", "L'invention
de la solitude", "La musique du hasard" en choisissant
un narrateur qui lui ressemble étrangement, pour assurer
l'unité à un ensemble complexe et tourmenté,
riche en enchâssements, retours en arrière et rebondissements
et voyages au cur de l'Amérique du Nord, de ses
villes poubelles, de ses paysages grandioses.
Ici le narrateur passe du Vermont à New York, puis il
part dans la poussière chaude et rouge du Nouveau Mexique
pour retrouver la trace de Hector Mann. Hector Mann, lui, commence
sa carrière d'acteur et de metteur en scène à
Los Angeles, sur la côte Ouest, puis revient dans le Middle
West à Sanduski, Ohio, puis à Portland, et à
Spokane, petite ville où il travaille dans un magasin
de sports. Il est mêlé à un braquage de
banque à Cleveland pour finir ses jours dans un ranch
désertique du Nouveau Mexique où il plantera des
arbres et construira de ses mains une maison de briques sèches.
Chaque région joue son rôle dans l'histoire, avec
le minimum de détails et le maximum d'effet, depuis la
"maisonnette ridicule" préfabriquée
du Vermont avec son simili feu électrique jusqu'au "Blue
Stone Ranch" de cent soixante hectares avec ses yuccas
et ses buissons.
Car la grande force de Auster est d'atteindre son but avec une
précision foudroyante et un minimum de moyens : une brève
notation, une rapide description et "on y croit".
Juste quelques gestes et on comprend tout : "Mary se baissa
vers un manteau et le lança sur le lit d'un geste coléreux.
Ensuite elle en ramassa un autre et le lança aussi sur
le lit
chaque fois qu'elle en jetait un, elle s'interrompait
au milieu de la phrase qu'elle était en train de prononcer.
Les manteaux étaient comme des signes de ponctuation-
tirets soudains, ellipses hâtives, violents points d'exclamation
- et chacun coupait ses paroles à la façon d'une
hache. Je veux que tu
.te réconcilies avec Karin
M'en
fous
.si tu dois
." (p.95)
Pour les paysages, pas de longs "travellings", juste
quelques touches :"En sortant de la voiture j'ai posé
le pied sur le sol, je me rappelle m'être dit : le rouge
à lèvres d'Alma est rouge, la voiture est jaune,
et il n'y a pas de lune dans le ciel ce soir. Dans l'obscurité,
derrière l'habitation principale, je distinguais vaguement
les silhouettes des arbres
de grandes masses d'ombre agitées
par le vent." (p.261)
Un personnage essentiel est décrit en quelques lignes
: "Selon mes calculs Frieda avait soixante dix neuf ans..
Ni rouge à lèvres, ni maquillage, aucun effort
pour se coiffer et néanmoins féminine, encore
belle d'une beauté épurée, incorporelle.
L'âge ne diminue pas ces gens là, il les fait vieillir
mais il n'altère pas ce qu'ils sont et plus ils vivent
longtemps, plus pleinement et implacablement ils s'incarnent
eux mêmes."(p.271)
Il
ne faut donc pas interpréter à la lettre l'exergue
mélancolique choisie par Auster chez Chateaubriand "L'homme
n'a pas une seule et même vie; il en a plusieurs mises
bout à bout et c'est sa misère". Car la lecture
de ce livre nous convainc du contraire. Quel plaisir d'avoir
plusieurs vies, quel plaisir de les lire, ou de les vivre, car
finalement ce serait la même chose, si vous les avez lues,
vous les avez un peu vécues ? Ou si vous les avez vécues,
c'est que vous les aviez lues auparavant, non ? En tout cas
ne résistez pas à ce dernier roman de Paul Auster,
laissez-vous emporter par ses illusions, vous aurez envie d'y
revenir plus d'une fois.
Colette
Colmerauer
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