Un livre que j'aime

Anna Seghers
Jans va mourir
Editions Autrement, collection Littératures

par Catherine Raucy

Ce qui m'a donné envie d'acheter ce livre, c'est d'abord la photo de couverture, un beau profil grave de jeune femme; c'est un portrait de l'auteur en 1920, quelques années avant l'époque où elle rédigeait ce bref récit, vingt ans avant celle où elle écrirait son oeuvre la plus célèbre, La Septième Croix, un roman sur la résistance à la barbarie nazie. Et ce portrait, dans sa gravité, sa sobriété, s'est révélé à la lecture parfaitement accordé à l'univers que décrit le livre, à la pudeur et à l'émotion qui se dégagent de son écriture.
Jans est un petit garçon de sept ans, beau et robuste. Il habite avec ses parents, un ouvrier et sa femme, dans un logement d'une pièce situé dans les faubourgs de Mayence. Le récit se partage entre les points de vue des trois principaux personnages, Jans, mais aussi Martin, le père, et Marie, la mère. Il évoque les attentes, les déceptions, les mésententes sourdes de ces gens humbles, les échos qu'en perçoit l'enfant, la façon dont elles se traduisent dans les gestes quotidiens. Il évoque aussi les angoisses que va faire naître, en une journée, la maladie mystérieuse qui va priver Jans de sa joie de vivre et le faire languir, une année durant, jusqu'à l'issue que le titre a dévoilée d'emblée.
C'est celà que le texte raconte, explore, écoute: la confrontation d'un enfant et des gens simples qui l'ont engendré à la maladie, au dépérissement, à l'incertitude du lendemain, à la grisaille des jours qui s'écoulent sans apporter de véritable espoir de guérison, et finalement à la mort inéluctablement annoncée. Mais sa particularité, c'est que l'auteur évoque ici un malheur, mais aussi la façon dont ce malheur est encore de la vie, même pour le petit malade. Au regard étonné, ouvert de l'enfant sur le monde succède une expérience différente des autres, du temps, de la lumière, l'apprentissage d'une étrangeté qui, au delà de l'émotion qui s'en dégage, donne à Jans, malgré la courte durée de sa vie, une existence de découvertes, d'interrogations, une existence traversée d'angoisses, mais aussi empreinte d'une sorte de sérénité. Avec ses sept ans, Jans apprend à mourir, et ses parents, eux, avec leurs imperfections, leurs silences, apprennent à vivre avec cette mort, en donnant naissance à un nouvel enfant, à une nouvelle vie, mais aussi en refusant d'oublier l'enfant disparu: "Il regardait autour de lui pour voir s'il n'y avait pas de visiteur ou de jardinier à proximité; alors il se penchait sur la petite tombe et caressait plusieurs fois de sa main la pierre dans sa largeur. (...) alors, au fond de son vieux coeur gris et vidé de tout, se levait, rouge et ardente, une joie brûlante, une impétueuse fierté, un triomphe violent, d'avoir retrouvé son désespoir d'antan."
Ce récit dense, patient, à la fois concret et méditatif, donne au lecteur de vivre un apprentissage semblable, et essentiel.

 

 

Catherine Raucy