Un livre que j'aime

La mise à nu des époux Ransome

d'Alan Bennett

ed. Denoël (Format utile)
par Anita Beldiman-Moore

Ce court roman est à la croisée de la nouvelle, de la pièce de théâtre et du roman proprement dit, ce qui n'est pas surprenant pour le dramaturge et scénariste (télé et radio) qu'est Bennett. Cela commence comme une mauvaise plaisanterie : en revenant d'une soirée à l'opéra, Mr et Mrs Ransome, Londoniens très comme il faut, trouvent leur appartement ... vide.
Pas cambriolé, pas dévalisé... vidé.
Des meubles à la moquette, des petites cuillers au papier hygiénique, tout, absolument tout a disparu.

Dans le dépouillement, au sens propre du terme, qui s'en suit, la vie des deux époux bifurque définitivement : l'auteur nous avait annoncé dès la première page qu'"ils n'avaient pas d'enfant et, sans Mozart, ils se seraient probablement séparés depuis de longues années".
Mr Ransome, avoué de son état, n'a de cesse de retrouver sa propriété, ses biens et l'ordre des choses tel qu'il régnait "avant"... et accessoirement les auteurs du "cambriolage" pour demander réparation (il faut garder le sens des réalités). Chacune de ses réactions prouvant en définitive qu'il n'existe qu'à travers ses biens, son métier, son statut social.
Mrs Ransome, en revanche, une fois le traumatisme passé et la crise d'hystérie ravalée avec ce qui lui reste d'élégance et de sens du convenable, décide de vivre cette parenthèse, cette vie parallèle qui s'offre à elle. Sans s'encanailler puisque cela suppose une distance de classe et une condéscendance qu'elle ne manifeste pas, elle découvre la vie au delà du mur social qu'on avait dressé pour elle : le pakistanais du coin et son curry à emporter, la laverie automatique, la télévision de la ménagère de moins de 50 ans (même si dans son cas c'est plutôt plus). Elle ouvre les yeux sur des êtres et un univers qui lui étaient invisibles.

Et ce qui ne tenait jusque là que par le fil fragile des convenances et de l'habitude vole en éclats. Avec humour et cruauté comme les Anglais savent si bien l'écrire. Mr Ransome n'aura pas supporté de se voir nu dans ce mirroir alors que Mrs Ransome en profite tout simplement pour passer de l'autre côté avec une aisance qu'elle ne soupçonnait pas. "A présent, se dit-elle, tout va pouvoir commencer."... dans l'absolue diversité des possibles.

Anita Beldiman-Moore