Ce
court roman est à la croisée de la nouvelle,
de la pièce de théâtre et du roman proprement
dit, ce qui n'est pas surprenant pour le dramaturge et scénariste
(télé et radio) qu'est Bennett. Cela commence
comme une mauvaise plaisanterie : en revenant d'une soirée
à l'opéra, Mr et Mrs Ransome, Londoniens très
comme il faut, trouvent leur appartement ... vide.
Pas cambriolé, pas dévalisé... vidé.
Des meubles à la moquette, des petites cuillers au
papier hygiénique, tout, absolument tout a disparu.
Dans
le dépouillement, au sens propre du terme, qui s'en
suit, la vie des deux époux bifurque définitivement
: l'auteur nous avait annoncé dès la première
page qu'"ils n'avaient pas d'enfant et, sans Mozart,
ils se seraient probablement séparés depuis
de longues années".
Mr Ransome, avoué de son état, n'a de cesse
de retrouver sa propriété, ses biens et l'ordre
des choses tel qu'il régnait "avant"... et
accessoirement les auteurs du "cambriolage" pour
demander réparation (il faut garder le sens des réalités).
Chacune de ses réactions prouvant en définitive
qu'il n'existe qu'à travers ses biens, son métier,
son statut social.
Mrs Ransome, en revanche, une fois le traumatisme passé
et la crise d'hystérie ravalée avec ce qui lui
reste d'élégance et de sens du convenable, décide
de vivre cette parenthèse, cette vie parallèle
qui s'offre à elle. Sans s'encanailler puisque cela
suppose une distance de classe et une condéscendance
qu'elle ne manifeste pas, elle découvre la vie au delà
du mur social qu'on avait dressé pour elle : le pakistanais
du coin et son curry à emporter, la laverie automatique,
la télévision de la ménagère de
moins de 50 ans (même si dans son cas c'est plutôt
plus). Elle ouvre les yeux sur des êtres et un univers
qui lui étaient invisibles.
Et
ce qui ne tenait jusque là que par le fil fragile des
convenances et de l'habitude vole en éclats. Avec humour
et cruauté comme les Anglais savent si bien l'écrire.
Mr Ransome n'aura pas supporté de se voir nu dans ce
mirroir alors que Mrs Ransome en profite tout simplement pour
passer de l'autre côté avec une aisance qu'elle
ne soupçonnait pas. "A présent, se dit-elle,
tout va pouvoir commencer."... dans l'absolue diversité
des possibles.