"La
realidad para ser
necesita la imaginación."
(Pour que la réalité soit,
elle a besoin de l'imagination)
Roberto Juarroz - Quatorzième poésie verticale
José Corti (Ibériques)
On
aurait dit que...
C'est
ainsi que commencent les jeux d'enfants.
On
aurait dit que c'était un roman. Un roman et un essai.
Un roman, un essai et une digression.
On
aurait dit qu'il faisait 363 pages divisées en 56 chapitres.
Et aussi 591 pages divisées en 155 chapitres.
On
aurait dit que ça parlait d'amour (entre Horacio Oliveira
et la Sibylle):
"...
ton amour me tourmente, car il ne me sert pas de pont, jamais
Wright ou Le Corbusier ne feront de pont soutenu d'un seul
côté... " (1).
"Tu
me regardes, tu me regardes de tout près, tu me regardes
de plus en plus près, nous jouons au cyclope, nos yeux
grandissent, se rejoignent, se superposent, et les cyclopes
se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent,
luttent tièdes avec leurs lèvres, appuyant à
peine la langue sur les dents, jouant dans leur enceinte où
va et vient un air pesant dans un silence et un parfum ancien.
Alors mes mains s'enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement
la profondeur de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons
comme si nous avions la bouche pleine de fleurs ou de poissons,
de mouvements vivants, de senteur profonde. Et si nous nous
mordons, la douleur est douce et si nous sombrons dans nos
haleines mêlées en une brève et terrible
noyade, cette mort instantanée est belle. Et il y a
une seule salive et une seule saveur de fruit mûr, et
je te sens trembler contre moi comme une lune dans l'eau."
(2)
On
aurait dit que ça parlait d'amour et de littérature,
et du monde, et de l'impossible équation qu'ils forment.
Et aussi d'exil, dès la première page, avec
cette citation de Jacques Vaché dans sa "Lettre
à André Breton" en exergue : "Rien
ne vous tue un homme comme d'être obligé de représenter
un pays".
D'exil
et de l'homme. De l'homme et de sa place, partout et nulle
part.
On
aurait dit que ça racontait la vie d'Horacio Oliveira,
exilé argentin, à Paris entouré du Club
de ses amis, obsédés par un écrivain
élusif, Morelli, puis à Buenos Aires, de retour
sans être de retour. On aurait dit que ça parlait
aussi de l'écriture et de la littérature, et
de la lecture et de la façon de pulvériser tout
cela pour justement les faire exister.
On
aurait dit que ça s'appelait Marelle.
Entre "terre" et "ciel", "paradis"
et "enfer".
Ce
livre protéiforme est le seul à ma connaissance
qui comportât des "chapitres dont on peut se
passer" (57 et suivants). Chapitres dont on ne peut
se passer en réalité tant ils enrichissent,
approfondissent et éclairent le récit. Ces digressions
qui n'en sont pas entraînent une lecture erratique,
sautant de chapitre en chapitre comme de case en case, de
la première partie du livre (selon une lecture linéaire
suivie) à la seconde partie (dans un ordre prédéfini
mais discontinu).
Ce
mélange apparemment désordonné et spontané
répond en réalité à un ordre pensé
par l'auteur, parallèle à cet autre cheminement
en apparence désordonné que sont la pensée
et la vie.
Dans
cette quête tourbillonnante de soi, de la vérité
(ou d'une vérité, ou d'un mensonge suffisamment
acceptable), le lecteur a un sentiment d'apesanteur. Contrairement
à tout autre livre, le marque page n'indique plus la
progression de la lecture : il avance et recule en une chorégraphie
complexe mais jamais déconcertante.
Cortázar
nous fait ainsi remonter de case en case, pardon, de page
en page jusqu'à l'origine non pas du monde ou de l'être
mais de l'idée, et partant de là, de la littérature.
En invitant en quelque sorte le lecteur à être
partie prenante de la création littéraire par
son acte même de lecture, Cortázar concrétise
un lieu commun. Et en même temps il essaye de cerner
les différentes manières de traduire, et même
de concevoir, la réalité dans la littérature.
Cette technique s'apparente au puzzle chez cet auteur qui
n'a jamais cru aux coïncidences : "Il n'est pas
rare que (...) la présentation successive de plusieurs
phénomènes hétérogènes
crée instantanément une saisie des choses d'une
homogénéité éblouissante"
(3).
Dans
une interview
à Marcel Belanger sur le site Nuit blanche, Cortázar
déclare : "Je suis très content d'être
plongé dans la réalité ; et la réalité
me donne énormément de choses. Ceci dit, dès
l'enfance, mon idée de cette réalité
n'était pas la même que celle de mes camarades
(...) Ils savaient déjà ce qu'était une
chaise, un crayon, leur maman. Et pour moi, tout était
un peu flou, c'est-à-dire que tout le temps j'avais
une impression poreuse de la réalité (...) Pour
moi en tout cas c'est une espèce d'immense éponge
pleine de trous, et par ces trous il se glisse tout le temps
des éléments, des prétendues coïncidences,
qu'on appelle le hasard aussi, qui la modifie, qui la fait
basculer, qui la fait changer."
Cette
appréhension de la réalité (au sens tactile
du terme) n'est donc pas une simple affaire. Elle change radicalement
selon les êtres ainsi que l'exprime Oliveira à
propos de lui et de la Sibylle : "Je décris,
je définis et je désire ces fleuves, elle les
nage." (4).
Après
l'impossibilité de partager cette perception du réel,
c'est l'impossibilité de la retranscription de ce réel
en littérature sur laquelle buttent les personnages
de Marelle. Morelli, le double littéraire
de Cortázar, s'interroge au fil de ses notes qui viennent
entrecouper le récit linéaire, sur la possibilité
de dynamiter la littérature telle qu'on la connaît
pour arriver à des formes nouvelles plus fidèles
ou au contraire émancipées du réel.
"Arriver
par provocation à un texte bâclé, désordonné,
incongru, consciencieusement antilittéraire (mais non
anti-romanesque) et l'assumer. Sans s'interdire les grands
effets qu'autorise ce genre quand la situation le requerra,
se souvenir du conseil gidien : ne jamais profiter de
l'élan acquis. Comme toutes les oeuvres où
se complaît l'Occident, le roman se satisfait d'un ordre
fermé. Résolument à l'opposé,
chercher ici aussi une échappée et pour cela
supprimer catégoriquement toute construction systématique
de caractère ou de situation. Une méthode :
l'ironie, la constante autocritique, l'incongruité,
l'imagination à rien asservie." (5)
Ce
à quoi, dans l'entretien avec Marcel
Belanger , Cortázar répond en écho
: "jassimile la nouvelle à la notion
de la sphère, la sphère comme corps géométrique
parfait, qui est absolument fermé sur lui-même
dans la perfection, parce que pas un seul point ne peut dépasser
sa surface. Ça, cest le symbole de la nouvelle.
Une nouvelle est une chose fatale, un récit très
court qui doit se boucler dune façon parfaite,
comme une sphère, pour être vraiment une nouvelle
telle que je lentends. Par contre, le roman nest
jamais une sphère. Le roman est ce que Umberto Eco
appelle luvre ouverte, cest-à-dire
la possibilité de se déplier, de bifurquer.
Le roman est un arbre, et la nouvelle est une sphère."
Rejoignant
le "voyant" de Baudelaire et de Rimbaud (6),
mais un voyant incertain, humble et non triomphant, l'écrivain
reste cependant intrinsèquement lié au lecteur
:
"Je
me demande, quant à moi, si je parviendrai une bonne
fois à faire comprendre que le véritable et
l'unique personnage qui m'intéresse c'est le lecteur,
dans la mesure où un peu de ce que j'écris devrait
contribuer à le modifier, à le faire changer
de position, à le dépayser, à l'aliéner."
(7)
Echo
à peine déformé de ce que dit Cortázar
dans ses entretiens, à savoir que l'écriture
est un acte révolutionnaire dans la mesure où
l'on ne peut transformer l'homme qu'en transformant ses instruments
de connaissance.
Ce
à quoi,
dans l'oeuvre ouverte qu'est Marelle, Cortázar
et Morelli s'attachent à réaliser en s'attaquant
à la fois à la forme du récit et au langage
même de la narration. Par le livre lui même avec
cette déstructuration (très structurée
au demeurant) en chapitres entrelacés (8)
ou phrases longues d'une page ou deux, une narration tantôt
impersonnelle, tantôt le fait d'Oliveira, tantôt
celui de l'un de ses amis, tantôt encore remplacée
par des dialogues. Et dans le livre avec les interrogations
perpétuelles de Morelli sur le langage et comment arriver
à une simplification purificatrice : "Ce que
Morelli veut, c'est rendre ses droits au langage. Il parle
de l'expurger, de le châtier, de remplacer "choir"
par "tomber", simple mesure hygiénique. Mais
ce qu'il cherche, au fond, c'est rendre au verbe "choir"
tout son éclat pour qu'on puisse l'utiliser comme j'utilise
des allumettes et non comme un motif décoratif, un
morceau de lieu commun." et plus loin "La
seule chose claire dans tout ce qu'a écrit le vieux
c'est que, si nous continuons à employer le langage
dans son registre courant, avec ses finalités courantes,
nous mourrons sans avoir su le véritable nom du jour."
et encore: "Distinguons plutôt entre langage
expressif, autrement dit le langage en soi, et la chose exprimée,
autrement dit la réalité devenant conscience."(9).
Interrogations qui font écho à celles sur la
structure du récit : "Morelli essayait quelque
part de justifier ses incohérences narratives, soutenant
que la vie des autres, telle qu'elle nous apparaît dans
ce qu'on appelle la réalité, n'est pas du cinéma
mais de la photographie, c'est-à-dire que nous ne pouvons
appréhender l'action que fragmentairement, par recoupements
éléatiques." et plus loin "En
lisant son livre, on avait l'impression que Morelli avait
espéré que l'accumulation des fragments se cristalliserait
brusquement en une réalité totale. Sans avoir
à inventer de ponts, ou coudre les différents
morceaux du tapis, il y aurait tout d'un coup une ville, un
tapis, des hommes et des femmes dans la perspective absolue
de leur devenir, et Morelli, l'auteur, serait le premier spectateur
émerveillé de ce monde qui accédait à
la cohérence." (10). Ce
qui n'est ni plus ni moins que ce que postulait Cortázar
plus haut et ce qu'il tente (et selon moi réussit)
de faire dans Marelle. Pour une mise en abîme
vertigineuse. "Comment raconter sans cuisine, sans
maquillage, sans clins d'oeil au lecteur ? Peut-être
en renonçant à sous-entendre qu'une narration
est une oeuvre d'art. La sentir comme nous sentons le plâtre
que nous versons sur un visage pour en faire un moulage. Mais
le visage devrait être le nôtre." (11).
Il
ne faut pas s'étonner alors si Marelle
en particulier, et l'écriture de Cortázar en
général, est empreinte (imbibée oserais-je
dire) de jazz. Ainsi que l'expose mieux que je ne saurai jamais
le faire Philippe Fréchet (12), dans
la structure et le rythme du jazz, Cortázar trouve
l'illustration même de ce qu'il attend de l'écriture
(13). Musique qu'il place finalement à
l'origine même de l'écriture : "Il y
a d'abord une situation confuse, qui ne pourra se définir
que par le mot ; je pars de cette pénombre, et si ce
que je veux dire (si ce qui veut être dit) a
suffisamment de force, immédiatement le swing,
le branle est donné, un balancement rythmique qui me
fait émerger à la surface, illumine tout, fond
cette matière confuse et celui qui en est la victime
en une troisième instance claire et pour ainsi dire
fatale : la phrase, le paragraphe, la page, le chapitre, le
livre. Ce balancement, ce swing dans lequel la matière
confuse prend forme, est pour moi l'unique preuve de sa nécessité,
car à peine a-t-il cessé je comprends que je
n'ai plus rien à dire." écrit Morelli
dans Marelle. "Personne na pu expliquer ce quest
en fait le swing. Lexplication la meilleure est
que dans une mesure à quatre temps, le musicien de
jazz avance ou retarde instinctivement ces temps qui, selon
le chronomètre, devraient être égaux.
Alors une mélodie qui, chantée comme elle a
été composée, avec ses temps bien marqués
serait banale, si un musicien de jazz sen empare et
modifie son rythme par lintroduction de ce swing,
devient aussitôt porteuse dune tension. [...]
Et, mutatis mutandis, cest ce que jai toujours
essayé de faire dans mes nouvelles. Jai essayé
que la phrase non seulement dise ce quelle veut dire,
mais quelle le fasse dune manière qui renforce
le sens, qui lintroduise par dautres voies non
plus dans lesprit mais dans la sensibilité du
lecteur [...] Le rythme de la phrase et cest
là quintervient la musique agit sur le
lecteur sans quil sen doute. Cela explique [...]
ce qui arrive à la fin de mes nouvelles, limportance
que jattache à leur rythme final. Il ne peut
y avoir là ni un mot, ni un point, ni une virgule,
ni une phrase de plus. La nouvelle doit arriver aussi fatalement
à sa fin quune grande improvisation de jazz"
répond Cortázar (14) qui précise
dans les mêmes "Entretiens..."
que le jazz était la seule musique qui rejoignait l'écriture
automatique et lui donnait un équivalent musical du
surréalisme.
De
ce livre débordant, drôle, exigeant, reste en
définitive le sentiment pour le lecteur d'avoir été
porté à la hauteur de l'écrivain. Parce
qu'ici comme dans toute son uvre, ce qui caractérise
Cortázar, c'est son immense respect et sa confiance
en l'intelligence humaine. Il a pu être "accusé"
d'hyperintellectualisme, et c'est vrai que le bonhomme était
d'une culture encyclopédique et d'une curiosité
insatiable, mais c'est prendre l'équation par le mauvais
bout. Cortázar part du postulat que le lecteur est
intellectuellement son égal et, grâce à
cela, nous le devenons (même si ce n'est que l'espace
d'une lecture en ce qui me concerne). Roman faussement interactif,
Marelle est véritablement initiatique
: il ouvre le monde, ou plutôt les mondes, au lecteur.
"Une
marelle sur le trottoir ; craie rouge, craie verte. CIEL.
Le sentier, là bas, à Burzaco, le petit caillou
si soigneusement choisi, le coup bref avec la pointe du soulier,
doucement, doucement, et bien que le Ciel soit proche, toute
la vie devant soi." (15).
(1)
Chapitre 93, p.441.
(2) Chapitre 7, p.43.
(3)
Voir l'article consacré à Cortázar dans
l'Encyclopaedia Universalis CD-ROM version 3,
1997, écrit par Jacqueline Outin et Jean-Pierre Ressot
et cité sur le site :
http://sentiers-nte.univ-lyon2.fr/~mortier/deug2/exos/textesenvrac/cortazar.html
(4)
Chapitre 21, p.105
(5)
Chapitre 79, p.411
(6)
Chapitre 84, p.422 : "Le bonhomme, d'ailleurs, continue
d'être convaincu que rien d'intéressant ne lui
échappe jusqu'à ce qu'un léger déplacement
quelconque lui montre, l'espace d'une seconde, sans malheureusement
lui laisser le temps se savoir quoi
lui montre son être
morcelé (...)
l'intuition que
plus loin, où je ne vois à présent que
l'air limpide,
ou bien dans cette
indécision, au carrefour du choix,
dans le reste de
la réalité que j'ignore
je suis entrain
de m'attendre inutilement."
(7)
Chapitre 97, p.454.
(8)
Y compris jusqu'au sein même d'un chapitre
34 où les lignes des premières pages d'un roman
de gare que lisait la Sibylle sont mêlées aux
lignes des pensées d'Oliveira au sujet de la Sibylle
lisant cette "sous-littérature". Le tout
en une alternance qui dans sa différence même
se rejoint l'espace d'un mot ou d'une expression qui fait
écho.
Tout comme la partie récit et la partie essai du livre
se rencontrent au chapitre 154 lorsque Oliveira rencontre
Morelli... Ou comme Marelle rejoint un autre
livre de Cortázar "62. Maquette à
monter" dont la trame part du chapitre 62 de
Marelle.
(9)
Chapitre 99, p. 458, 461 et 467.
(10)
Chapitre 109, p.488 et 489.
(11)
Chapitre 116, p.501.
(12)
Dans "Le tour du jazz en Cortázar",
in Europe, n°820-821, août-septembre
1997, p.117-123. http://www.citizenjazz.com/article1234113.html
(13)
Lire ce chef d'oeuvre rythmique qu'est la longue phrase du
chapitre 17, p.78-80 où jamais le fond et la forme
ne se sont plus harmonieusement épousés.
(14)
Dans les "Entretiens avec Omar Prego"
- Gallimard (Folio/Essais-Inédit n°29) cité
par Philippe Fréchet dans son "Tour
du jazz..."
(15)
Chapitre 113, p.497