C’est
en furetant par ci par là dans l’une des mes librairies préférées
et parce que l’Iraq qui occupe la majeure partie de l’ancienne
Mésopotamie est un sujet brûlant ( !) auquel je m’intéresse
comme tout le monde que j’ai découvert une référence à deux
livres de Jean Bottéro, L’Epopée de Gilgameshet surtout La Plus Vieille Cuisine
du Monde où l’auteur, tout en restant fidèle à sa réputation
de grand historien de la Bible et assyriologue, se penchait
sur un sujet qui m’était familier. Gourmande et toujours prête
à recueillir des recettes nouvelles, j’ai immédiatement changé
de cap et j’ai voulu savoir quelle était cette cuisine et
surtout quel intérêt pouvions-nous trouver dans des recettes
faites à base de produits qui peut-être avaient disparu de
cet endroit du Moyen-Orient ou, s’ils existaient encore, dont
le goût avait évolué de telle façon que nous n’aurions jamais
la possibilité matérielle de les comparer avec ceux que nous
connaissons ? Et puis je me suis dit que, de toutes façons,
la seule lecture me donnerait déjà le goût et les arômes de
cette Mésopotamie ancienne que j’allais découvrir sous un
jour inattendu parce que les mots sont toujours prêts à évoquer,
lorsqu’on les accueille avec sympathie, tout ce que l’auteur
y voulait mettre. Je me précipitais donc à la FNAC pour acheter La
Plus Vieille Cuisine du Monde.
Avant
de l’aborder et parce que j’ai mentionné L’Epopée
de Gilgamesh, je voudrais tout d’abord noter que Jean
Bottéro évoque déjà dans cet ouvrage de 1992 le Manger et
le Boire. Il raconte
: ... La courtisane Lajoyeuse, après avoir séduit Enkidu,
cet individu sauvage et primitif,... lui ménage une étape
chez les Bergers... elle lui apprend à manger et à boire comme
les hommes... Les Bergers vont donc lui offrir leur propre
manger, d’une part le Solide, le Pain, et de l’autre le Liquide,
la Bière :
Mange
du Pain, Enkidu :
C’est
indispensable pour vivre
Bois
de la Bière :
Ici,
c’est obligatoire!
Il
mangea donc du Pain
Jusqu’à
plus faimn !
Et
il but de la bière :
Sept
pots !
Son
âme, alors, fut à l’aise et contente,
Et son corps, dans un tel ravissement
Que
son visage s’éclaira!
Il
est temps de passer après ces « hors d’œuvre » à
l’ouvrage auquel je me suis surtout intéressée : La
Plus Vieille Cuisine du Monde. D’emblée, je fus submergée
par le plaisir et l’admiration. Avant de me parler du Boire
et du Manger, Jean Bottéro m’a enseigné l’Entre-fleuves comme
on disait en Grèce, me l’a montré avec toutes les migrations
qui se sont poursuivies du IVème millénaire au premier siècle
avant notre ère, m’en a dit les époques en insistant sur les
périodes akkadienne et sumérienne où il s’est forcément passé
quelque chose au niveau du palais. Il m’a indiqué sur la carte
où l’on pratiquait l’agriculture et où l’on faisait pousser
les palmiers-dattiers. Il m’a dit qu’il avait remis en forme
et pour me les faire connaître transposé, traduit dans ma
langue des signes inscrits sur des tablettes d’argile d’écriture
cunéiforme découvertes dans les armoires de la Collection
de l’Université de Yale, vieilles de près de deux millénaires,
me précisant que parfois il resterait des blancs là où les
signes étaient trop usés ou la traduction quasiment impossible.
Et
puis, comme ça, d’un coup il m’a donné les mots : j’ai fait
connaissance avec les petits poissons kamaru, sirbittu, ziqtu
dont je n’ai pas très bien saisi la forme. Par contre, les
litres de farine pour pain-levé, pour pain non-levé (comme
la galette que j’ai mangée hier pour le premier soir du seder
et qui me rappelle chaque année la sortie d’Egypte de mes
ancêtres ?), de semoule d’orge, les litres d’huile,
de miel, de bière, les quartiers d’épaules de boeufs gras,
de viande de mouton, les pigeons sauvages, les aulx, les oignons, les graines de sésame,
les dattes, la farine de fèves, les pois, les lentilles, les
poireaux... me sont autant de produits
et d’expressions familières.
Là
où l’étonnement a fait place à l’ébahissement, c’est quand
Jean Bottéro a commencé à me donner des recettes - il en a
trouvé quarante m’a-t-il dit. A : les bouillons (je ne vous
dis pas !) bouillon de viande, soupe assyrienne, bouillon
rouge, limpide, de cerf, de gazelle, de chevreau, saumâtre,
aux miettes, zamzaganu, à la cuscule, bouillon d’agneau, de
bélier, de bidsud (là le maître n’a pas de traduction), de
rate, élamite, de pigeon-amursânu, de gigot, de ou d’halazzu,
au sel, de francolins, bouillie de betteraves-tuh’u, de kanassû,
de hirsu, de navets de culture...
Et
puis l’extase, de longues recettes racontées par un « chef »
à son élève, aussi détaillées que dans mon Pellaprat : la
première, une préparation de Petits-oiseaux ne comporte pas
moins de 42 actions telles que celle-ci, la 9ème
: Tu essuies alors proprement oiseaux, gésiers et intestins,
tu les saupoudres de sel, tu réunis le tout dans la marmite.
Tu y ajoutes un morceau de graisse dont tu as retiré les filandres.
Et tu y mets également des « bois (aromatiques) »,
a suffisance non moins que de la rue effeuillée.
En
passant, je signale tout de même que les viandes rôties étaient
plus particulièrement réservées aux dieux et aux hommes les
plus hauts placés, et, avant tout, le Souverain et sa Cour.
La religion mésopotamienne ne savait présenter à ses convives
surnaturels, décidément antropomorphes, que de véritables repas, à consommer fictivement.
Il est évident que pour rôtir les viandes, il faut des foyers.
Il ne semble pas qu’il y ait eu de problèmes de ce côté, le
feu étant connu depuis la nuit des temps et en tout cas depuis
Vulcain, fils de Jupiter et de Junon. Après avoir simplement
conçu un feu de bois à même la terre, le plus antique lieu
du feu, les Mésopotamiens ont construit autour
du lieu des bordures de terre, de débris puis de briques avant
qu’on ne voie apparaître le kinûnu, le foyer à tout faire, un foyer bientôt
nomade, construit en argile, et que l’on pourra déplacer à
son gré. Ces foyers m’ont rappelé, parce que l’auteur a mentionné
le fait qu’on cuisait le pain contre les parois, la pratique
du four tandoori en Inde, ce tandoori en argile cuite qui
confère aux aliments une saveur particulière après qu’on les
ait effectivement cuits contre les parois. La cuisson dans
ce four se pratique au charbon de bois et sans matière grasse.
On constate ainsi que les traditions antiques se sont perpétuée
en Extrême-Orient et en Occident même où le procédé du barbecue,
quand il est pratiqué dans des fours de briques, rappelle
la façon de cuire de nos aïeux du Moyen Orient.
Ceci
dit, les gens du commun préféraient la cuisson au bouillon
dans des vases et se contentaient parfois de griller les oiseaux
et les volailles durant quelques minutes non pas comme nous
le faisons pour supprimer le restant de duvet mais parce qu’ils
aimaient la saveur légèrement brûlée que ce procédé conférait
au produit avant qu’il ne soit cuit au bouillon gras dans
ce qu’on peut appeler des marmites. Ils aimaient consommer
les légumes cuits et refroidis. Ils connaissaient le séchage
et le salage du poisson et des viandes, la propriétaire d’un
goret phénoménal n’a-t-elle pas dit : Je l’ai mis dans du
sel, et conservé chez moi!
Jean
Bottéro ne se contente d’ailleurs pas de nous retranscrire
le contenu des tablettes pour lequel nous devons, ignares
que nous sommes ou familiers de langages plus proches de notre
civilisation judéo-chrétienne, le croire implicitement. Il
nous montre les images de bas-reliefs qui retracent des opérations
culinaires. J’aime surtout le moule en forme de poisson qui
est au Louvre, provient de la vaisselle royale de Mari et
dont la fabrication remonte à 1750 avant J.C. c’est-à-dire
exactement à l’époque où furent écrites les tablettes qui
sont les livres de cuisine du temps jadis... Il y a des moules
à gâteaux qui remontent à l’époque néo-sumérienne, 2200 avant
J.C., des poêles et des louches qui remontent au troisième
millénaire, une preuve que tous les objets nécessaires à confectionner
le manger étaient connus, bien connus quand les « critiques
gastronomiques » mésopotamiens décidèrent de consigner
le savoir des cuisiniers sur leurs tablettes.
Ah
! Ces cuisiniers ! Jean Bottéro y revient encore et encore
en soulignant la dignité du métier de ces hommes qui organisaient
des grands repas, des banquets, qui confectionnaient de la
haute cuisine. A une époque plus tardive que celle des tablettes,
aux VIII - VIIèmes siècles, la Maison de la Reine à Ninive
comportait 300 domestiques divers, 300 lingers, 220 échansons,
400 cuisiniers, 400 pâtissiers, 200 scribes ! Imaginez l’homme
qui supervisait ne serait-ce que les cuisiniers, un véritable
Vatel et encore, quand ce dernier se suicida par l’épée -
preuve que la noblesse de la fonction s’est perpétuée de l’époque
mésopotamienne à nos jours - parce que la marée avait du retard,
il ne devait s’occuper quotidiennement que des six cents invités
de Fouquet et je n’ai aucun Jean Bottéro sous la main pour
me dire combien le grand chef avait de cuisiniers et de marmitons
sous ses ordres...
Grâce
à L’Epopée de Gargamesh , j’ai appris que
la bière existait, de la bière d’orge surtout, mais maintenant
je sais qu’il y en avait de toutes sortes, de bonne qualité,
de qualité supérieure, de l’année, des vieilles, des douces,
des très douces, des raffinées, des blanches, des rouges et
même des noires ou des brunes, des coupées d’eau pour abaisser
le niveau de l’alcool, des bières « de marques différentes »
( !) Tenez-vous bien, amis belges, allemands, hollandais,
français... cela se passait il y a près de quatre millénaires
et j’ajoute même qu’on en retirait les impuretés à l’aide
de filtres qu’on peut voir au Louvre. On ne s’enivrait pas
tous les jours cependant car on faisait grande consommation
d’eau et de lait dont on fabriquait également des fromages,
des fromageons, des tommes... Je n’ai pas trop parlé du vin
parce qu’il est apparu plus tard, dans le Haut-Pays, la région
syro-arménienne. Il était presque un étranger vis-à-vis de
la bière.
Je
pourrais poursuivre encore avec d’autres festins mais il est
tout de même temps que je m’arrête en soulignant à nouveau
ce que Jean Bottéro met en évidence tout au long de son ouvrage
: si le Manger et le Boire comptaient sans doute pour le peuple,
celui-ci n’avait aucune idée de ce qui se consommait physiquement
au niveau des grands et des rois, fictivement au niveau des
dieux, à tel point que l’auteur fait un parallèle pour terminer
entre le manger, la vie et la mort. Ainsi je rappellerai pour
conclure le danger que présentait parfois la nourriture quand
elle était présentée par Anu, Souverain des dieux et du monde.
Cette nourriture de mort, Anu la présentait comme nourriture
de vie aux gens qu’il convoquait. Adapa, cuisinier d’Ea en
son temple d’Eridu qui, agressé par le Vent-du-Sud, lui avait
brisé les ailes, fut l’un d’eux. Ea, son protecteur, l’avait
prévenu de ne toucher en aucun cas à la nourriture présentée
par le souverain des dieux et du Monde. Il obéit comme on
peut le voir ci-après :
Choisissez-lui
de la « Nourriture de Vie » :
Qu’il en mange !
Choisissez-lui
de la « Boisson de Vie » :
Qu’il
en boive !
On
lui choisit donc de la « Nourriture de Vie ! »
Mais
il refusa d’en manger !
On
lui choisit de la « Boisson de Vie ! » :
Mais
il refusa d’en boire !
Comme
le souligne Jean Bottéro, la Vie et la Mort étaient donc dans
les Vivres. C’est ainsi qu’il termine ce qu’il appelle son
enquête. C’est ainsi que j’achève le compte-rendu d’un livre
passionnant dans lequel j’ai senti toute la tendresse que
l’auteur vouait à ces grands ancêtres dont il sait si bien
parler et dont il a su tout découvrir grâce aux études passionnées
qu’il a poursuivies durant toute son existence.