Un livre que j'aime

Le mythe de Sisyphe

d'Albert Camus

Gallimard
par Dan Leutenneger

     Il est des livres qui marquent toute une vie. On les dévore à l’adolescence, maladroitement, passionnément, frénétiquement. Puis on les triture, on les bat, on les insulte même, tant on en est fou et qu’il nous fait mal de clairvoyance. Enfin, on y revient toujours, inlassablement, tel Sisyphe et son rocher…

***

« L’une des seules positions philosophique cohérentes, c’est la révolte ».

L’absurde, une atmosphère angoissante qui inonde la vie.

Dans cet ouvrage, Camus affirme qu’il ne faut jamais renoncer. L’homme doit prendre conscience de sa position absurde dans un monde absurde. La nature de la révolte de Camus est avant tout métaphysique ; elle représente « cette présence constante de l’homme à lui-même ». Cette révolte, qui devrait être au ventre de tous les individus, possède quelque chose de désespérant : accepter de vivre, c’est-à-dire de se révolter en regardant sans détourner les yeux l’absurde, c’est se condamner à « un destin écrasant ».

« Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement ».

 

Un raisonnement absurde 

- L’absurde et le suicide 

Selon Camus le suicide n’est pas la meilleure solution à adopter face à l’absurde.

« Y a-t-il une logique jusqu’à la mort ? ». Le monde qui nous entoure, ainsi que notre propre psychologie, nous sont étrangers dans la mesure où nous ne pouvons pas les saisir. Pour quelles raisons nous a-t-on fait venir ? Face à ces questions métaphysiques insoutenables le suicide est un choix négatif. Prendre conscience de soi a toujours quelque chose d’angoissant. L’individu qui choisit de vivre n’a qu’une issue face à l’absurde, celle de la révolte.

 

- Les murs absurdes 

Il n’existe aucune harmonie entre l’homme et la nature ambiante. Ce thème est très bien exploité dans le roman du même auteur, « L’Etranger » : l’enterrement de la mère sous un soleil de plomb, une enfant que l’on viole dans un paysage paradisiaque. La nature ignore la souffrance de l’homme, « Le monde nous échappe puisqu’il redevient lui-même ».

Un monde absurde, un homme absurde. Camus cite Sartre en parlant de cette fameuse « Nausée » qui nous monte à la gorge lorsque nous nous regardons exister. « Le frère familier » que nous rencontrons dans le miroir me rappelle ce superbe poème de Musset « Nuit de décembre » qui se termine ainsi :

Je ne suis ni dieu ni démon,

Et tu m’as as nommé par mon nom

Quant tu m’as appelé ton frère ;

Où tu vas, j’y serai toujours,

Jusques au dernier de tes jours,

Où j’irai m’asseoir sur ta pierre.

 

Le ciel m’a confié ton cœur.

Quand tu seras dans la douleur,

Viens à moi sans inquiétude.

Je te suivrai sur le chemin ;

Mais je ne puis toucher ta main,

Ami, je suis la Solitude.

 

 

- Le suicide philosophique 

Nature de l’Absurde…

Le sentiment de l’Absurde ne jaillit pas à la simple perception d’un objet ou par le vécu d’un événement pris séparément. Il existe toujours une idée de comparaison dans l’Absurde : « L’Absurde est essentiellement un divorce ». L’existence est ainsi vécue parce qu’elle pose des questions insolubles à l’entendement. Que font les mystiques quand ils désirent obtenir l’impossible ? Ils s’en remettent à Dieu ; ainsi l’Absurde serait en quelque sorte le Dieu des athées...

Cependant Camus s’éloigne quelque peu des existentialistes dans sa façon d’appréhender l’espoir (j’y reviendrai plus tard). Un espoir nullement « béat », puisqu’on ne peut échapper à l’Absurde. « Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison ». Le « saut » dans les confins de l’Absurde n’a rien d’une extase et ne promet aucune éternité…

La pensée absurde est proche de celle de Husserl : il n’existe pas UNE vérité, mais DES vérités : « Chaque chose a sa vérité ». Afin de parvenir à ce raisonnement il est nécessaire qu’il y ait conscience de l’objet, une conscience qui fixe l’objet, « Elle est un acte d’attention ».

L’homme absurde n’est pas un homme qui sait, mais un homme qui désire savoir. Constamment insatisfait il n’en est que plus absurde, « C’est le divorce entre l’esprit qui désire et le monde qui déçoit. »

- La liberté absurde 

La vie a-t-elle un sens au point d’être vécue ?...

Selon Camus, plus l’existence est absurde plus elle est paradoxalement à vivre ! C’est ainsi qu’entre en jeu la révolte, celle qui s’appuie essentiellement sur la conscience de l’Absurde. Si le monde n’était plus une énigme, à quoi bon vivre ? Où serait l’intérêt puisque la vie serait élucidée.

La révolte est une forme d’état de « Révolution permanente » dans lequel l’homme se plonge pour défier l’Absurde. Au contraire de la résignation, choisissons de persévérer.

Qu’est-ce que la Révolte ? « Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité ». Ainsi éloigne-t-elle l’individu du suicide qui représente l’aveu d’une vie cohérente, paradoxalement…

La liberté n’est pas une faveur que l’on reçoit de son « supérieur » ; pour l’homme absurde, point de hiérarchie. L’homme révolté est avant tout un anarchiste à sa façon, « La seule que je connaisse, c’est la liberté d’esprit et d’action ». Selon Camus il n’existe qu’une entrave à cette liberté, c’est la mort.

Contrairement à la philosophie existentialiste de Sartre, l’homme absurde n’est pas absolument libre. En choisissant d’être tel type d’individu, je limite ma vie puisque je me choisis d’après des normes et des conventions sociales. Cependant, je pense que la liberté ainsi perçue n’est pas limitée en soi mais par rapport aux autres et à leurs préjugés. La véritable liberté (et là je penche pour Sartre) c’est de choisir, par exemple d’être professeur et d’être libre de ne ressembler à aucun autre, en prenant même et surtout le risque de me faire renvoyer du système. Question d’engagement.

« Je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion ». Camus refuse de céder à la tentation du suicide en choisissant la révolte. Pas d’alternative !

- L’homme absurde 

Qui est-il ?...

« Celui qui sans le nier, ne fait rien pour l’éternel ».

Ce qu’il y a de plus angoissant pour l’être c’est de perdre la conscience, et c’est « grâce » à cette conscience de l’absurde que l’homme est angoissé… Aucune issue.

L’homme absurde semble coupable, mais il n’en est que plus innocent ! Selon Dostoïevski l’homme est libre, sans Dieu « tout est permis ». Entendons, à l’instar de Sartre, que nos actes ne nous sont dictés par aucune force supérieure ; nous sommes SEULS responsables de nos choix, nous ne disposons de RIEN au départ, tout reste à faire. L’homme absurde, l’existentialiste authentique est « esclave » de sa propre liberté, pour reprendre une idée de Sartre. C’est à l’individu de bâtir sa propre éthique. Faire « le bien », faire « le mal » ne veut strictement rien dire dans l’absolu, personne n’est « coupable » ! Le fameux « Tout est permis » ne légitime pas pour autant tous les crimes ! Il veut dire que tout acte implique des conséquences qu’il nous faut mesurer de par notre propre éthique, les remords ne servant à rien…

- Le Dom Juanisme :

L’Absurde et l’amour illustrés par le fameux et énigmatique Dom Juan…

Ce personnage, séducteur cynique et diabolique, n’est nullement un être à la recherche d’un amour idéal. Il faut bien comprendre que Dom Juan tombe éperdument amoureux de TOUTES ses conquêtes, même et surtout s’il en change souvent ! Il n’est certes pas heureux malgré son insolence. Dom Juan est un homme absurde, un révolté, il n’espère pas, « Ce fou est un grand sage ». Dom Juan est lucide…

Il ne croit en rien puisqu’il est conscient de l’Absurde, « Ne pas croire au sens profond des choses, c’est le propre de l’homme absurde ». Ainsi, ce n’est pas la statue de pierre, symbole de puissances supérieures que Dom Juan a toujours niées, qui emporte notre héros ! Une telle fin serait trop morale, pour ne pas dire simpliste. Elle tendrait à prouver que Dom Juan était dans « le mal ». Non, Dom Juan n’est pas mort ! Il nous regarde un sourire ironique aux coins des lèvres, les yeux remplis de malice…

- La comédie 

Qu’est-ce qu’aimer le théâtre ?...

« Pénétrer dans toutes ces vies, les éprouver dans leur diversité, c’est proprement les jouer ».

Selon Camus, l’acteur agit en homme absurde. Il est « un voyageur », « comme lui, il épuise quelque chose et parcourt sans arrêt ». En l’espace de quelques heures, le comédien va vivre un destin incroyable, avec ses passions, ses actes, ses amertumes. Etre ce qu’il n’est pas, « Cela s’appelle se perdre ou se retrouver ».

- La conquête 

Qu’est-ce que choisir l’action ?...

« Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s’y soustraire pour une plus grande vie ».

Camus est donc un révolté, celui qui rejette toute notion d’éternité, celui qui n’accepte aucune fatalité.

« Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre ». Cette idée peut paraître utopique aux yeux de quelques esprits blasés et repus. Seulement, plutôt que de se vautrer dans la lâcheté du non-dit, du non-agir ou de la simple contemplation du monde façon légume, pourquoi ne pas exister en faisant de cette idée notre respiration quotidienne ?...

« L’homme est sa propre fin », il n’est pas question d’attendre de crever pour agir ! Sachant pertinemment qu’au-delà de la mort il n’y a RIEN, « L’intelligence mourra en même temps que ce corps. Mais le savoir, voilà sa liberté ».

La mort représente la grande injustice, elle est LE scandale, « Dans l’univers du révolté, la mort exalte l’injustice. Elle est le suprême abus ».

La création absurde 

- Philosophie et roman 

« La joie absurde par excellence, c’est la création ».

L’œuvre d’art ne libère pas l’homme de l’absurde. Ce n’est pas un refuge. Bien au contraire, le créateur EST un homme absurde. L’écrivain ne suscite pas à proprement parler « l’évasion », il décrit un univers absurde. Son rôle réside à faire prendre conscience au lecteur de sa propre absurdité. La différence entre la littérature et la philosophie réside seulement dans le climat ; cette différence n’est donc pas si nette qu’on le prétend habituellement. Il faut savoir que l’œuvre d’art est aussi une construction au même titre que la philosophie ; c’est grâce à son œuvre que l’artiste s’engage dans le monde.

« L’œuvre absurde exige un artiste conscient de ces limites et un art où le concret ne signifie rien de plus que lui-même ». Il a parfaitement conscience de l’absurde : obscurité de l’univers, de la vie, de l’existence, « Si le monde était clair, l’art ne serait pas ». Phrase clé.

« Le philosophe, même s’il est Kant, est créateur », dans le sens où il crée une vie en tentant d’exprimer le monde en se limitant à sa propre existence.

- Kirilov

Les passionnants romans de Dostoïevski illustrent parfaitement l’absurdité de notre condition. Auteur existentialiste, il donne vie à des personnages qui s’interrogent sans cesse sur le sens de leur existence. Concernant le suicide, un exemple frappant : Kirilov dans « Les Possédés ». Cet homme désire se donner la mort parce que « c’est son idée ». Il croit en la nécessité de Dieu, cependant il a bien conscience qu’Il n’existe pas. Cette contradiction le conduit droit au suicide, un suicide parfaitement lucide, un suicide de révolte pour faire face à l’absurde. Voilà pourquoi Camus préfère ranger cet auteur de « Crimes et châtiments » du côté des romanciers existentialistes, « La lutte de l’homme contre ses espérances ». Ainsi, bien que posant le problème de l’absurde, Dostoïevski n’est pas un homme absurde puisqu’à la fin de ses romans il propose une solution. Or, pour l’homme absurde, il n’existe aucune réponse. Je dirais cependant que Dostoïevski ne propose aucune fin… ce n’est pas réellement une « réponse » que de proposer l’humiliation ou la honte comme solution ! L’auteur a certainement conscience que ces deux sentiments sont vains… N’est-ce pas emprunter les couloirs de l’absurde ?...

- La création sans lendemain 

« L’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative ».

La création serait ainsi inféconde dans le sens où elle n’expliquerait rien. Elle aurait même plutôt tendance à consolider les murs de l’Absurde…

« La création n’a pas d’avenir », le tout c’est d’en être conscient.

L’artiste « doit donner au vide ses couleurs ».

- Le mythe de Sisyphe 

Qui est cet homme absurde ?...

Sisyphe, c’est nous. Nous, les condamnés à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne sachant très bien que la pierre retombera inlassablement à nos pieds.

Exister, est « un travail inutile et sans espoir ».

L’homme absurde c’est celui qui méprise la mort et Dieu, préférant la passion et la révolte. D’où vient alors le côté tragique de ce Sisyphe sinon dans la prise de conscience de l’absurde de la situation ; « Cette pause » quand le rocher est aux pieds de Sisyphe, lui qui sait malgré tout (si j’ose dire) qu’il ne laissera jamais tomber… sa besogne désespérée.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux », quelle ironie !

Méfions-nous d’une prise de conscience trop rapide, nous ne pouvons courir plus vite que le rocher qui nous réduirait en bouillie.

Absurde, non ?...

Dan Leutenneger