Un livre que j'aime

FENETRES SUR LA MORT

Frederic Beigbeder
Windows on the world
Grasset 373 p.

par Brigit Bontour

Fascinant, complexe, irritant, à l'image de son auteur : tel est le nouveau livre de Frédéric Beigbeder " Windows on the world ", qui met en scène un homme qui va mourir avec ses deux jeunes fils dans la tragédie du 11 septembre à New York.


Carter Yorston, un agent immobilier a promis à ses deux enfants de prendre un petit déjeuner dans le restaurant du plus haut building de New York. Père divorcé, donc coupable, il ne leur refuse rien.
De l'autre côté de l'Atlantique, au sommet de la tour Montparnasse un écrivain français, Frédéric Beigbeder raconte l'inimaginable : la destruction des deux tours, symbole de la mort des seventies, qui marque à jamais la fin de sa propre enfance.
Car tout autant que le rendez-vous avec la mort de trois mille personnes en ce matin de septembre, le sujet du livre est la fin des utopies, la fin de l'innocence, des buildings atteignant le ciel, de la conquête de la lune ou du Concorde. Cette belle machine à remonter le temps puisqu'on arrive à New York avant d'être parti de Paris, aussi inutile que coûteuse. Jouet d'une époque trop gâtée et définitivement révolue.
Windows on the world est composé de deux romans en un seul, avec d'un côté, la lutte pour la vie d'un homme et de l'autre la réflexion d'un écrivain du même âge sur ce qui arrive au premier à travers des questions qui ne laissent pas indemne et sont celles que tout adulte se pose sur l'évolution de la société, l'Amérique et le monde, les artistes américains, la mort qui approche….
C'est un livre profondément touchant, avec l'auteur qui cabotine et fait du " Beigbeder " : coke et sexe à tous les étages racontant en même temps que son enfance enfuie, l' avion qui transperce la première tour et ce père qui fait croire à ses enfants qu'ils sont dans un jeu, une nouvelle attraction en 3D à la George Lucas.
Mais il y a la tour qui bouge, les plafonds qui s'effondrent et pire que tout la chaleur et la fumée. La panique et la lutte de tous, les enfants ne croyant pas un instant " au pipeau à la Begnini " de leur père qui n'est pas un héros. Comme tout le monde.
Comme dans toute catastrophe les gens se parlent : deux traders amoureux, une femme de ménage qui s'appelle Lourdes et malgré tout l'humour insolite et dévastateur de Beigbeder :
" d' habitude dans un restaurant, on fait cuire toutes sortes d'aliments, mais pas la clientèle : ici, le barbecue, c'est nous ! " Il fait de plus en chaud. Tous ont compris qu'ils allaient mourir et la question fondamentale qui se pose est : aurais-je vécu autrement si j'avais su que j'allais mourir ? bien sûr que oui : " je me serais fait cloner, je n'aurais pas arrêté de fumer, j'aurais formé un groupe de rock ".
Naïf et visionnaire à la fois, Beigbeder comprend ce qui ne va pas sur terre : il n'y a pas assez de pin's pour tout le monde, à l'instar de Carter qui donnant un seul pin's à ses deux petits garçons les voit avec un presque plaisir se disputer malgré l'enfer dans lequel ils sont plongés. En effet l'autre tour vient de s'effondrer " dans un bruit de spaghettis brisés ", tandis que l'eau dans la fontaine se prépare à bouillir….
Windows on the world sonne terriblement juste, même s'il énerve, même si les tics de Beigbeder, ses anglicismes et son snobisme le poussent à éluder l'essentiel, sans y parvenir vraiment : le passage à l'âge d'homme du petit garçon d'un père divorcé qui lui même est devenu père d'une fillette dont il a divorcé de la mère. Avec en parallèle l'effondrement de la société occidentale symbolisé par celui des Twins.
Et la question du destin, essentielle : pourquoi suis-je ici à cette heure là, ce jour là ?
Windows on the world est sans aucun doute le meilleur livre de Beigbeder et laisse entrevoir les chefs d'œuvre qu'il pourrait (pourra ?) écrire, une fois débarrassé de ses démons un parisiens, du besoin de se raconter une fois de plus.

 

 

Brigit Bontour