Un livre que j'aime

MISSION INACCOMPLIE, SATIRE REUSSIE

PASSAGE A L'ENNEMIE
Lydie Salvayre
Le Seuil 204 p.

par Brigit Bontour

Pour infiltrer une petite bande de délinquants d'une cité forcément sensible, le narrateur, l' inspecteur Arjona des Renseignements Généraux commence par endosser au prix de sa dignité une tenue de camouflage : " Nike jaune et noir façon tigre à ses pieds, et casquette à visière crânement retournée sur la nuque ".
Pas ridicule pour un sou, il parle de lui-même à la troisième personne dans ses rapports à ses supérieurs, écrits dans un langage administratif dont la France a le secret . Par exemple, " il veillera à ne diminuer en rien de par son ingérence, les activités délictueuses de ce petit groupe ".
Bien décidé à boire la coupe jusqu'à la lie en se fondant totalement dans le décor, ce fonctionnaire va jusqu'à fumer avec les jeunes et commence à s'embrouiller un brin. Il parle alors de son imprégnation haschichique qui lui fait éprouver une vive émotion au contact de Dulcinée, une jeune fille qui couche avec beaucoup de monde et ne parle à personne.
Son dérapage devient incontrôlé quand il compare délinquants et policiers, admettant que ces derniers ont une consommation de bière bien plus importante que celle des jeunes puisqu'elle s'élève à 7 canettes par jour. De plus les femmes policiers " sont jacassières et pètent ", tandis que Dulcinée a une présence enchanteresse.
Fortement troublé par le sourire de la jeune fille et sa propre consommation de joints, pourtant limitée à quatre, l'inspecteur adresse bientôt des rapports " aux poissons, oiseaux du ciel … mes compagnons muets qui me semblez moins sourds que mes autorités" ; préconise que l'on mette des lits dans les commissariats afin d'appeler les confidences.
Bref il perd complètement le nord et finit par changer de camp en découvrant l'amour, plutôt que les " tactiques fornicatoires de profil " qu'il se promettait d'avoir avec Dulcinée. Il finit par démissionner, ayant enfin compris qu'il était " l'heure de vivre ".

Incroyablement drôle, sans merci pour le langage bureaucratique et l'univers obtus du flic de base, le roman de Lydie Salvayre est une satire efficace de l'isolement policier face aux réalités de la vie.
Pédopsychiatre en banlieue, l'auteur réussit le tour de force de parler des jeunes des cités de façon sereine et sympathique : En effet, que font-ils de plus qu'enfumer le hall d'entrée d'un hall d'immeuble, parfois " d'emprunter une voiture " ? En réjouissant le lecteur des aventures hilarantes d'un flic qui découvre la vie en fumant du haschish, elle parvient à tourner en ridicule les théories sécuritaires en vogue, bien mieux que ne le feraient des dizaines d'opposants au " ministre de la police ", petit par sa taille comme tous ceux qui jouent les durs et affligé d'une démarche de matamore…

 

 

 

Brigit Bontour